Rester discret. Pour Raphaël*, 35 ans, c’est un mode de vie. Fils d’un notable d’une petite ville de campagne, il n’a pas d’autres choix que de taire son homosexualité. Une vie clandestine, de plus en plus pesante, pour celui qui n’aspire qu’à trouver l’homme de sa vie, sans avoir à le cacher. Rencontre.

Il ne dira pas son vrai nom mais il n’aura fallu qu’un appel du pied, sur Tinder, et des promesses de confidentialité pour ouvrir les vannes d’une solitude plurielle. Pesante. Quotidienne. Seul dans sa vie, seul dans sa famille, seul au travail et dans cette rase campagne où il cache tant bien que mal son homosexualité malgré une soif immense de rencontres. Il l’aime son décor, ce calme loin des bruits et excès de la ville où tout serait peut-être plus facile. Mais la ruralité est aussi sa prison. Son mensonge pour survivre dans un milieu qu’il sait – pense ? – fermé à ce qu’il est. Un garçon qui aimerait trouver l’homme de sa vie. Le déclarer. Son père ne comprendrait pas, il en est sûr, alors cette vie rêvée il la renvoie à plus tard. Quand son « géniteur » ne pourra plus la commenter.

Le témoignage de Raphaël est fort car il parle d’une réalité. De vies étouffées dans un monde reclus sur ses principes. Il est fort car il jaillit comme une nécessité quasi vitale. Raphaël aurait peut-être préféré être ce garçon qui trouve sa douce au bal du village. Comme un passe pour «une vie normale ». Mais il est lui, et ses mots sonnent comme un message. Un appel à la tolérance.

Quand avez-vous pris conscience de votre homosexualité?

Vers l’âge de 24 ans, même si j’avais quelques doutes avant… Mais je ne l’ai vraiment accepté qu’à 28 ans.

Et votre entourage, se doute-il de votre orientation sexuelle?

Personne n’est au courant dans mon entourage, seulement des amis mais ils ne vivent pas ici. Mon village est un milieu très conservateur et bourgeois. Je suis fils d’un notable local. Je n’ose pas dévoiler mon homosexualité, les conséquences pouvant en découler m’effraient. Je ne le vis pas trop mal en tant que tel. Dans de rares cas, si je suis en compagnie de quelqu’un, je le fais passer pour un ami ou mon colocataire. Jusque-là, ça s’est toujours passé comme ça.

Vos proches ne s’en sont-ils vraiment jamais douté ?

Probablement un frère et ma mère. Je ne cherche pas à savoir s’ils le savent ou non. Nous sommes une famille très secrète, tout se passe bien du moment où personne n’impose ses choix et ses opinions aux autres. Sur les applis, je n’ai pas de photo de moi où l’on pourrait m’identifier. C’est une assurance pour être tranquille.

Si vous trouvez la bonne personne, la présenterez-vous à vos proches ?

Non, je ne dirai rien au départ. Je serai amené à le dire s’il y a une demande pressante de sa part. Tant que mon père est en vie, je ne pourrai rien dire. C’est triste à dire, mais c’est la réalité, il est très conservateur, âgé et malade. Quand ce sera fini, l’assumer sera plus facile. Mes frères sont plus ouverts, ils pourraient comprendre et ma mère fera avec…

Vous afficher dans un lieu public de votre village avec un autre homme serait-il envisageable ?

Jamais. De toute façon, ma personnalité n’est pas expressive, je ne montre pas mon homosexualité, je ne milite pas non plus pour. Ces choses-là sont pour moi et les personnes avec qui je « flirte ».

“Je m’invente une personnalité de parfait hétéro pour masquer ma vraie nature”

Raphaël

Êtes-vous confronté à des réflexions homophobes ?

Pas spécialement car je ne m’affirme pas en tant qu’homo. En public, je me comporte comme n’importe quel hétéro. Je reste très discret. C’est à mon travail que je subis le plus de reproches, pourtant mes collègues ne sont pas au courant. Ce sont toutes des femmes, et elles sont homophobes. Elles s’en sont douté mais je nie. Je m’invente une personnalité de parfait hétéro pour masquer ma vraie nature.

Cela n’est-il pas trop dur à supporter au quotidien ?

Elles (ses collègues N.D.L.R.) ont fouillé dans mon ordi un jour, et ont trouvé des choses… Je me blinde, ça finit par passer. Il faut faire avec. Je ne discuterai pas avec, ce ne sont pas mes amies. Je travaille pour vivre comme tout le monde.

Pensez-vous être épanoui aujourd’hui ?

Cela pourrait être mieux mais bien pire aussi. Je ne ressens pas de frustration, je rencontre suffisamment de personnes, notamment grâce à des applications dédiées ou encore des lieux de drague. Mais il faut bouger. L’idéal pour moi serait de rencontrer la bonne personne mais c’est compliqué dans le monde gay et rural.
Je considère que ce n’est pas forcément un obstacle, il y a une forme de salut à rencontrer des personnes plus authentiques qu’en ville. En revanche, proportionnellement on est moins nombreux; si les quelques gays des alentours ne te conviennent pas, c’est foutu. Rares sont les nouveaux, il faut chercher plus loin. Dans les villes, il y a une mentalité particulière qui ne me convient pas forcément. Les individus ne sont pas là pour trouver un couple. Mon mal-être vient principalement de mon célibat.

Qu’attendez-vous des réseaux sociaux que vous utilisez pour rencontrer d’autres hommes?

Je suis sur Tinder, Planet Romeo, Grindr, Hornet, Scruff… Ces applications me permettent de voir des hommes. Je n’ai pas peur de croiser des personnes que je connais sur ces applis, elles aussi auraient un secret. Il y a une époque où je bougeais beaucoup. Faire des bornes pour trouver quelqu’un ne me faisait pas peur. Je me suis calmé maintenant. J’aperçois souvent les mêmes gars sur ces applications.

Arrivez-vous à rencontrer des personnes sans application aujourd’hui ?

Pas vraiment, je ne peux plus faire sans. Les applications m’indiquent que des personnes sont dans tel ou tel endroit via leur géolocalisation, généralement les lieux de drague. Alors j’y vais pour les rencontrer. Les sites de rencontres restent l’élément déclencheur de mon déplacement.

Qu’est-ce qu’un « lieu de drague » ?

C’est un endroit où les gens se rendent pour des relations rapides, il n’y a pas de rencontre sérieuse. Mais c’est la base des lieux de rencontre des gays, c’est précurseur aux applications de rencontre, ça le reste encore un peu mais il y a moins de monde qu’avant. Sinon, sans application, il reste les saunas dans les grandes villes et les bars dédiés. Mais j’y vais peu car ce n’est pas ce que je recherche.

*Le prénom a été modifié.

Propos recueilli par Simon Dubos
Arrangements audio par Sid Benahmed

S’il existe en France plusieurs associations de défense des droits LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) et de soutien aux victimes d’homophobie, en Creuse une seule est présente : Le refuge. Et encore depuis quelques mois à peine. Jérémy Vidal est à la tête de l’antenne locale. “Nous cherchons à venir en aide à tous ceux qui sont dans le besoin, explique-t-il. Nous avons un rôle d’écoute, de soutien, nous pouvons apporter des solutions à des problématiques.”
Selon lui, le cas de Raphaël n’est pas isolé. L’espace rural ne serait pas propice à l’épanouissement personnel. “Nous manquons d’infrastructures, avoue Jérémy Vidal. La Creuse ne possède aucun espace “Friendly”, encore moins “Gay”. Il y a un vrai travail à réaliser avec les élus locaux. Certains sont frileux sur le sujet, amener des lieux LGBT rendrait l’homophobie déjà présente, active.” Et le représentant de l’association d’ajouter :“Puisque cette communauté ne se mobilise pas, elle devient invisible et le problème est constamment repoussé”.

Pour un besoin d’hébergement temporaire ou un accompagnement psychologique et social, un numéro actif 24/24 et 7/7 est disponible : 06.31.59.69.50.