La campagne n’est pas épargnée par la prostitution et ses drames. Moins visible qu’en ville, elle est bien présente, sous d’autres formes, principalement sur internet. Une structuration opposée aux réseaux de proxénétisme qui alimentent les métropoles. Témoignages de deux de ces femmes qui vendent leur corps pour de l’argent. Par choix ou par contrainte.

Massage comme nom de code. Celui qu’utilisent les travailleuses du sexe sur les sites d’annonces. Si en ville, elles s’exposent aux abords des gares ou des quartiers de vie nocturne, en campagne, c’est bien sur internet que les premiers échanges naissent. « Massages et plus si affinités » … Pas besoin de faire un dessin.

« Je suis obligée de faire des massages occasionnellement pour payer mes factures », confie Carole*, une Auvergnate de 48 ans. Elle a commencé à poster des annonces sur un site internet fréquenté par ceux qui recherchent le plaisir charnel tarifé.

Entendez-nous dans nos campagnes prostitution
La prostitution en milieu rural se fait essentiellement sur internet.

Au bout du fil, Carole raconte. Secrétaire médicale pendant plusieurs années, elle a eu un accident de voiture qui l’a partiellement handicapée. Elle n’aurait pas bénéficié d’aménagement de poste et aurait été licenciée… Depuis, elle « court partout » chez ses clients pour prodiguer ses « services ». Ni chez elle ni à l’hôtel, faute de moyen.

Pour cette quadragénaire, c’est une « solution » provisoire. Un plan B. Qu’elle s’inflige depuis cinq ans. En parallèle, elle suit une formation de vente pour travailler dans le commerce : « Je dois me battre pour m’en sortir ».  

« C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour payer mon logement, nourrir mes enfants et ma famille, assène-t-elle. Je ne fais pas ça par plaisir, ça ne me rend pas fière. Je me dégoûte parfois, mais quand je reçois des courriers recommandés, des lettres de mise en demeure, je n’ai pas le choix. »

Carole, 48 ans

En Creuse, Carole n’est pas un cas isolé. Sur ce même site, plusieurs profils sont à disposition, dont celui de Mélissa*. Son annonce indique : « Pas d’appel, uniquement SMS ».

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Messages échangés avec Mélissa*.

Elle ne donnera que son âge : 35 ans. Camouflée derrière l’écran de son téléphone, elle dit proposer, elle aussi, des « massages » depuis deux ans. Parce que les massages, c’est légal. Pas la prostitution. Si vendre son corps est justifié par une détresse économique, contrairement à sa « collègue », elle ne l’aborde pas comme une contrainte. « Je me sentais insatisfaite, pas reconnue professionnellement donc économiquement ».

« C’est un métier comme les autres, qui a besoin de dévouement, d’investissement, d’assiduité, de ponctualité, d’engagement et d’organisation. Ce n’est pas un travail indigne. Au contraire. Il est ardu, comme les autres. »

Mélissa, 35 ans

Son entourage n’est pas au courant. Son petit ami la croit gérante d’une chaîne hôtelière. « Si tout se passe bien entre nous, je lui dirai la vérité, tôt ou tard, assure-t-elle. C’est inévitable. »

Mère de trois enfants – 18, 25 et 26 ans – Carole ne peut évidemment pas aborder son activité non plus avec ses proches. Elle évite d’ailleurs les hommes plus jeunes. « Je ne me vois pas abuser de gamins qui ont l’âge de mes enfants. »

Des hommes seuls

Mélissa arpente tous les territoires. Elle se déplace au gré des demandes. Et le Limousin, elle connaît. Elle s’y est rendue à plusieurs reprises depuis deux ans. « Les hommes de la campagne sont totalement différents de ceux des zones urbaines. Les aspects sociaux comptent beaucoup dans ces relations ».

Le profils des clients ? Des hommes assez matures. « Je rencontre beaucoup d’hommes seuls qui ne viennent pas pour le sexe, raconte Carole. Ils ont juste besoin d’affection et de parler de leurs problèmes. » Parmi la clientèle de Mélissa, « des demandes étranges, de la part d’hommes qui n’ont pas le courage de proposer cela à leur propre femme ». Selon elle, son activité permet de combler les manques de ses clients. « Ils veulent seulement un moment de plaisir, de fantaisie, de satisfaction, d’affirmation de soi. Quelque chose qui témoigne de leur virilité. Ou parfois, de leur féminité. »

Carole se donne le droit de choisir ses clients. « Je me respecte, si je ne me sens pas en sécurité, je refuse. Je préfère être pauvre que blessée ou malade. » La mère de famille a déjà eu une mauvaise expérience avec un homme violent, qui l’a frappée et repris l’argent de sa passe. Elle a alerté la police mais cette dernière n’a pas bougée. « Les policiers nous accordent peu d’importance », soupire-t-elle.

(*) Les prénoms ont été modifiés


Que constatent les forces de l’ordre ?

« Il n’y a pas de réseau de proxénétisme en Creuse mais il n’y a pas de raison que l’on échappe à ce phénomène », indique le commissaire François Gaillard, directeur départemental de la protection des populations (DDSP). Francis Dumonteil, capitaine chargé de la police judiciaire au groupement de gendarmerie de la Creuse, évoque l’aire de l’Espérance, sur la N145, « compte-tenu du passage de routiers ». « Nous avons eu un signalement il y a trois ans là-bas. Nous avions mis une surveillance en place à l’époque mais elle n’a pas abouti. »

« On sait aussi qu’il y a des rendez-vous dans les hôtels à bas coûts de Guéret, insiste Francis Dumonteil. Mais ce ne sont pas des femmes du coin, elles viennent de Limoges, de Montluçon ou de plus loin pour quelques jours. » Joints par téléphone, ces mêmes hôtels creusois n’ont pas souhaité évoquer la présence de ce type de clientèle au sein de leur établissement.

En octobre 2018, la délégation départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) de la préfecture de la Creuse a tenté d’établir un diagnostic afin d’avoir une photographie de la prostitution dans le département. “Dans la mesure où elle n’est pratiquement pas visible, nous voulions savoir quelle forme elle pouvait prendre”, explique Agnès Zeppa, déléguée aux droits des femmes et à l’égalité auprès de la DDCSPP.

 

L’enquête a révélé une prostitution très spécifique à la Creuse et plus largement aux zones rurales. Sur une centaine de cas répertoriés dans le département, 43 % échangent leur corps contre des biens et des services et 15 % contre de l’hébergement.  Toutefois, ces chiffres sont à prendre avec « des pincettes, relativise Agnès Zeppa. Il y a un caractère diffus dans ce phénomène, très très difficile à détecter ». « Le fait de proposer ses services non pas contre de l’argent mais contre un hébergement ou un autre service est tout à fait spécifique », confirme Bernard Andrieu, directeur de la DDCSPP.

Enquête réalisée par Chloé Tridera et Julia Castaing
Photo de Une : Florian Salesse

Ce que dit la loi
La loi du 13 avril 2016, visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées, interdit l’achat d’acte sexuel. Elle punit d’une amende de 1.500 euros ( 3.750 euros en cas de récidive) « le fait de solliciter, d’accepter ou d’obtenir des relations de nature sexuelle d’une personne qui se livre à la prostitution, y compris de façon occasionnelle, en échange d’une rémunération, d’une promesse de rémunération, de la fourniture d’un avantage en nature ou de la promesse d’un tel avantage ». Une peine complémentaire de stage de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels est également prévue.