06 Mai Hervé Lequeux, capteur de quartiers

© Bastien BOCQUEL

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Depuis six ans, le photographe Hervé Lequeux côtoie les jeunes des cités au plus près de leur quotidien. Un reportage au long cours qui a rejoint le projet « La France vue d’ici », après une longue et profonde immersion.

Allure d’hidalgo, teint hâlé et sourire aux lèvres, Hervé Lequeux raconte l’envers de ses clichés, attablé à la terrasse du café de la gare de Sète. Il est chez lui. Natif de la Venise du Sud, le photographe de 44 ans est fier de voir son travail exposé au festival ImageSingulières, jusqu’au 22 mai.

Il s’est pris de passion pour ces quartiers à la mauvaise réputation. « Je voulais rencontrer la jeunesse dans son quotidien pour défaire les stéréotypes. » De Saint-Denis, aux banlieues lyonnaises ou Marseille en passant par Amiens Nord. Le point d’entrée aura été Villetaneuse (Seine-Saint-Denis) « grâce à un contact antérieur des Mureaux (Yvelines) ». Deux mois d’immersion.

Débarquer dans les quartiers puis se faire accepter prend du temps. L’accueil y est froid. Toujours teinté de méfiance. « C’est un travail de patience. Les jeunes te disent « ok » mais la confiance n’est pas totalement là. Il y a un mur invisible pendant quelques jours. » Et souvent, l’appareil photo effraie et freine les confidences. « Je suis d’abord passé pour un flic, puis un mauvais journaliste et après, parfois, pour un pote. »

© Bastien BOCQUEL

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« Il faut se faire valider par les grands »

La confiance se gagne toujours selon le même schéma. « Il faut se faire « valider » par les grands pour entrer dans le quartier. » C’est-à-dire les hommes âgés d’une trentaine d’années. Pour réussir à photographier les jeunes chez eux, la tâche est plus ardue. « Ils ne veulent pas montrer leur intérieur », témoigne le Sétois. « Ils n’y font que passer, s’y entassent à plusieurs pour dormir et se disent pudiques. Moi, je les sens honteux. » Un sentiment accentué par une culture musulmane dominante où l’intimité reste difficile à pénétrer. Le sésame, c’est les aînés. « Maman et papa sont la clé. » Celle qui ouvre la porte des appartements.

Autre difficulté : s’adresser aux femmes seul à seul. « Partout où je suis allé, elles ne voulaient parler qu’à l’extérieur de la cité. Or, ce qui m’intéressait c’était justement les prendre en photo dans leur environnement. » A Saint-Etienne, Hervé Lequeux parvient à se lier d’amitié avec des femmes « dans le « din »  (dans la foi NDLR) », membres d’une association liée à la mosquée. « Là-bas, le contact est tellement bien passé qu’elles m’ont invité pour l’Aïd. »

Le photographe a également fait le choix de ne pas passer par les associations ou centres culturels de quartiers, comme le font la plupart des journalistes qui veulent entamer une immersion. « Je ne veux pas faire courir de risques au personnel en cas de problème. » Une stratégie qui lui a permis d’être accepté dans tous les lieux quotidiens de la cité. Même les plus tragiques. « Dans les Hauts-de-Seine, aux funérailles d’un jeune de 15 ans qui avait reçu un coup de couteau fatal, les autres journalistes ne comprenaient que, nous, nous puissions être aux côtés des familles dans un quartier bouclé par les flics. À cet instant, nous n’étions pas considérés comme gênants, on était accepté. »

Ces six années de travail n’ont toutefois pas été une promenade de santé. « Dans les quartiers Nord de Marseille, il y avait un « grand » qui n’a jamais accepté ma présence. Une nuit, il a tambouriné à ma porte pour m’effrayer. J’ai fini par partir. »

Le photographe côtoie les lieux de deal, les ficelles de l’économie souterraine. « Mais ça, ce n’est pas ce que je cherchais photographiquement. L’objectif était d’établir une vraie base, de travailler sur la durée. » Avec l’idée de comprendre avant de prendre une photo. « J’ai toujours cherché à inclure le corps et l’espace, en plaçant l’humain en premier. »

La jeunesse, une richesse

Cette aventure au long cours, Hervé la partage avec Sébastien Deslandes, un journaliste qu’il a rencontré en 2009, à l’agence parisienne Gamma. Depuis, ils forment un binôme indéfectible.

Avec le projet « La France vue d’ici », leur immersion a pris une nouvelle tournure. « On s’est intéressé aux entrepreneurs des quartiers. » Rupture scolaire et chômage entretiennent une culture de la débrouille très ancrée. « Beaucoup ne se satisfont pas du deal pour remplir le frigo. Ils veulent travailler. Certains ouvrent leur propre entreprise. Un mec, par exemple, a évité de tomber dans la drogue grâce à son activité de développement de la fibre optique dans sa cité. »

Publiés dans VSD, Le Monde ou Polka, Hervé Lequeux et Sébastien Deslandes vivent de piges. Pour le photographe, donner à voir la réalité de cette jeunesse est un privilège. Leur prochain projet ? Un livre retraçant ces six ans d’enquête. Ne reste plus qu’à trouver un éditeur.

BASTIEN BOCQUEL ET BRICE THEATE