06 Mai « L’agence VU’ est une survivante »

© Pauline Brassart

© Pauline Brassart

Un maître à penser, un génie artistique, un mentor… De l’avis des photographes, l’agence VU’ se résume presque à un homme, qui endosse tous les superlatifs. Christian Caujolle, le fondateur, a sans doute écrit les plus belles pages de l’agence. Malgré le départ de ce dernier en 2007, en pleine crise économique du marché, VU’ se plie, mais ne rompt pas.

Quand on fête un anniversaire, c’est souvent le moment de fouiller dans les meilleurs souvenirs. Les plus joyeux, les plus heureux. Ceux qui ont écrit l’histoire. Pour les 30 ans de l’agence VU’, salués lors d’ImageSingulières, le passé est sur toutes les lèvres. La présence à Sète de Christian Caujolle n’est sans doute pas étrangère à ce désir de rétrospective. Mais jamais, il n’est question de présent, et surtout pas de projets d’avenir. Il faut dire que depuis 20 ans, VU’ a dû faire face à la crise du secteur du photojournalisme, et éponger de lourdes dettes financières. Pire, son chiffre d’affaire a été divisé par dix.

Plus récemment, en 2007, la direction d’Abvent, le fabriquant de logiciels d’architectes et propriétaire de VU’, a décidé de se débarrasser de Christian Caujolle. Le coup est mal vécu par les photographes :  l’Américain Stanley Greene, l’Anglo-Australien Philip Blenkinsop et le Néerlandais Kadir Van Lohuizen, trois figures de proue, claquent la porte. « Quand Christian Caujolle est parti, je suis partie aussi », enchérit Isabel Munoz, photographe espagnole rentrée à VU’ en 1990. « C’est vrai que nous avons moins de photographes membres, tempère Patrick Codomier, le directeur média, mais nous gardons les valeurs qui ont fait notre force ».

« La presse était larguée »

Ces valeurs, ce sont d’abord des libertés totales dans la façon de travailler. Des valeurs que l’on retrouve dans le journal Libération, qui a fait l’âge d’or de la photographie de presse. Au début des années 80, Christian Caujolle est le responsable de la photo pour le quotidien. « Un poids lourd » selon Gilles Favier, photographe de VU’ et directeur du festival ImageSingulières à Sète. « Quand on partait en reportage, Chrisitian répétait : « Ne vous occupez pas de ce qu’écrit le journaliste. En photo, vous êtes libres” ». Une révolution dans un univers où l’image était trop souvent une illustration du texte. « A ce moment là, l’autre partie de la presse était un peu larguée », se souvient Gilles Favier.

© Edith Marot

© Edith Marot

Alors quand Caujolle lance VU’ en 1986, le succès est immédiat. Un mot d’ordre : « Une agence de photographes et non pas une agence photographique ». Un secret : « Ne pas cantonner nos artistes à des spécialités », rappelle Patrick Codomier. Un pari osé qui a porté ses fruits. « Je me suis retrouvé à travailler pour l’Equipe, à faire du sport avec un matériel pas du tout adapté. Du coup, je suis allé surtout voir les joueurs dans les vestiaires. On a été les premiers à faire ça. Bien avant Canal + », glisse Gilles Favier. Et de poursuivre : « C’était une période bénie. Nous étions tous différents. Personne ne se marchait dessus, c’était une grande famille ».

Un avenir en VU’ ?

Aujourd’hui, la fraternité a laissé à la place à la raison économique, exacerbée par les chocs de générations. « Entre les anciens photographes et ceux qui n’ont même pas l’âge de l’agence, on ne se comprend pas toujours. Ils ne travaillent pas de la même façon. Ils ont leurs business plan et s’y tiennent. Nous, les « vieux », on est largués. C’est la crise », ironise le directeur d’ImageSingulières.

De quoi imaginer la fin de l’agence ? « Elle est une survivante, mais ne va pas plus mal qu’une autre », tranche le fondateur Christian Caujolle. Avec le numérique, un photographe peut faire des clichés et les envoyer partout dans la monde dans la minute. Tout le monde pourrait être photojournaliste. Forcement, cela rebat les cartes. 
Pour ses 30 ans, toujours en vie, l’agence espère des jours meilleurs. En attendant, elle navigue à vue.

VINCENT GUERRIER & PAULINE BRASSART