06 Mai Profondeur de temps

© Alexandre STEPHANT

© Alexandre STEPHANT

Guillaume Herbaut et Anne Rearick participent au festival ImageSingulières. L’un présente la rétrospective d’un travail de 15 ans en Ukraine, l’autre, un livre qui recense 12 ans de photos dans les bidonvilles sud-africains.

Certains photographes passent beaucoup de temps sur un sujet. C’est le cas de Guillaume Herbaut et d’Anne Rearick, qui, portés par un désir profond, une curiosité insatiable, n’hésitent pas à s’investir personnellement durant plusieurs années pour saisir un lieu, une atmosphère, ses habitants…

Cela fait 15 ans que Guillaume Herbaut effectue des aller-retours entre Paris et Kiev. Maidan, les Femens, la guerre et ses combats urbains… Autant de scènes immortalisées pour le Monde, Paris Match et la presse internationale. Mais s’il connaît aussi bien l’Ukraine aujourd’hui, c’est grâce à Tchernobyl, point de départ géographique et tournant dans sa carrière professionnelle.

Anne Rearick est aussi familière des vols long-courriers. Ceux qui relient le Cap à son Idaho natal. En 2004, c’est une réunion familiale qui l’amène pour la première fois en Afrique du Sud. De prime abord, le pays ne l’attire pas. Puis, elle repense, un peu plus tard, aux bidonvilles de la « cité-mère » : « Il y a quelque chose à faire là-bas ». Aujourd’hui encore, cette ancienne serveuse d’un bar rock’n’roll, devenue prof de photo, continue de se rendre dans les townships, source inépuisable pour ses clichés artistiques.

Ce qui lie les deux photographes, c’est évidemment leur capacité à sillonner, l’appareil en bandoulière, les mêmes lieux, cela durant des années si l’inspiration l’impose. Et lorsqu’on demande au premier s’il est possible d’arriver au bout d’un sujet photo, d’en avoir fait le tour, il répond « non » sans hésiter. Quant à Anne Rearick, elle reste évasive, comme si la question n’avait pas de réponse.

Des townships sud-africains à Tchernobyl

En 2001, le photoreporter amorce à Tchernobyl un travail plus intime, en marge de l’urgence qu’exige l’actualité. Là-bas, il prend le temps de redécouvrir les couleurs, si importantes pour sa photographie car « porteuses d’informations ». Ce lieu ne cesse de le passionner : les stalkers installés à l’orée des zones interdites qui (sur)vivent du commerce de métaux contaminés, une « ambiance silencieuse et dangereuse » au milieu de la neige et, bien sûr, la « catastrophe invisible » qui continue de hanter les ruines radioactives. Plus que de la fascination, le photographe parle d’addiction. «  Là, j’en reviens, dit-il, et je pense y retourner. »

C’est une intuition qui a poussé Anne Rearick à venir se promener un mois tous les ans dans les townships sud-africains pour y photographier les habitations de fortune, la pauvreté… Une démarche aussi bien artistique qu’une volonté de témoigner. Elle a choisi de montrer, à travers ses photos, « la dignité, la beauté » des populations noires, démunies, des oubliés. « J’ai conscience d’être blanche, d’être privilégiée », rappelle-t-elle. A l’instar de Dorothea Lange, photographe américaine du début du siècle dernier, elle considère le partage et l’humanisme au cœur de son travail, et n’hésite pas à distribuer ses photos à ses modèles qu’elle rencontre au détour d’une rue. Clichés qu’elle retrouvera parfois plus tard placardés sur les baraquements précaires du Cap.

« Le temps donne de la force à l’histoire, au reportage, à la photo »

© Alexandre STEPHANT

© Alexandre STEPHANT

Ces rituels photographiques permettent de prendre des nouvelles des personnages locaux avec qui ils ont tissé, au fil du temps, des liens. Pour Anne Rearick, la photographie prend du temps. C’est sa façon de travailler. Elle ne troquerait pour rien au monde la lenteur qu’exige son appareil argentique, ses réserves de pellicules et ses tirages noir et blanc pour l’efficacité d’un numérique plus rapide, plus pratique.

« Le temps donne de la force à l’histoire, au reportage, à la photo », abonde Guillaume Herbaut, lui qui souhaite « arrêter le flux d’images et amener le spectateur à se poser des questions ». Car c’est la durée qui permet de comprendre en détails et plus intensément la réalité qui se dresse devant son objectif.

L’Américaine affirme « avoir pris des milliers de photos d’églises, de bâtiments… » Un travail répétitif, proche du recensement. « J’ai remarqué que toutes les portes d’appartements d’un immeuble de Tchernobyl étaient différentes alors que le reste, le mobilier était identique. Il y avait une centaine de portes, j’ai dû en prendre une cinquantaine en photo », témoigne, pour sa part, Guillaume Herbaut.

Puis le temps passe et réserve parfois quelques surprises : « En Ukraine, j’ai photographié un enfant un jour. Je suis revenu dix ans plus tard au même endroit et j’ai croisé ce type qui m’a dit : ‘Vous êtes déjà venu ici, vous êtes photographe’ ».

Nicolas MELAN
avec Emma JOUVE et  Alexandre STEPHANT

Crédit photo de Une : Alexandre STEPHANT