06 Mai Sète un sacré défi

Quatre jeunes photographes chiliens exposent, à la Chapelle du Quartier haut, les clichés de leur résidence à Sète. Entre contrainte du temps et découverte d’une ville inconnue, ils nous racontent « leur » Sète.

Il y a Nicolas, le plus âgé de la bande, qui parle avec ses mains, ses yeux. Sans arrêt. Puis Paula, la réservée, Cristobal, le plus jeune de tous, qui s’exprime en pesant ses mots. Et Tomás, le sensible, qui répond aux questions avec passion. Tous les quatre ont séjourné à Sète, en mai 2015, invités dans le cadre de la résidence qu’offre chaque année le festival ImageSingulières. « Quand j’ai su qu’on venait à Sète, je me suis précipité sur Google. Sur la carte, j’ai cru que c’était une île ! », explique Nicolas. Pour remplir leur mission photographique, les quatre Chiliens sont devenus explorateurs. Non sans sueurs froides.

Le défi du temps

Difficile, par exemple, de ne pas se comparer à Anders Petersen et aux autres grands noms qui sont passés avant eux en résidence. Tomás fait mine de feuilleter un livre avec frénésie. « On n’arrêtait pas de regarder tous les ouvrages des photographes pour être sûrs de proposer des choses différentes. » Les quatre amis sont d’accord, leur pire ennemi a été le temps. Ils ne disposaient que de dix jours. Pour connaître la ville, se l’approprier, créer des relations de confiance. « Pour moi, ça a été difficile, explique Nicolas, parce que je travaille beaucoup sur l’intime. Dix jours, c’est trop court pour entrer « sous la couette » des gens. » Paula, qui considère aussi qu’il faut de la patience pour instaurer des liens avec les personnes, s’est sentie également pressée par le temps. « Entrer chez les gens, c’est pour moi un moyen de percer leur intimité. J’ai eu de la chance, car j’ai surtout trouvé des femmes, avec qui je me sens à l’aise plus rapidement. »

« Au final, tu parles de toi-même »

Pendant la résidence, les quatre photographes ont sillonné la ville, chacun de leur côté, avec leur sensibilité propre en bandoulière. Le soir, ils échangeaient, comparaient, discutaient, pour proposer au final quatre regards qui se complètent. « Moi, j’ai voulu photographier Sète en dehors de Sète. » Cristobal Olivares embarque sur un ferry en direction de Tanger. Là, il rencontre des Marocains qui désirent rejoindre l’Europe, ou des Sétois, nés au Maroc et qui rentrent de temps en temps au pays. « J’ai trouvé intéressant de retracer le parcours de ces migrants, en les photographiant ici et là-bas. » Des portraits d’immigrés, des clichés en couleur pris au milieu de la mer, entre deux horizons.

Cette histoire inspire aussi beaucoup Tomás Quiroga, qui, lui, travaille en noir et blanc. « Sète toute entière est marquée par l’immigration, un thème très important pour moi. » Né à Londres, il a grandi entre l’Espagne, d’où vient sa mère, le Chili, terre paternelle, et l’Uruguay. « Je ne me sens lié à aucun endroit, à aucune terre. » Sur la plage, il rencontre un jeune Sénégalais qui vit en France, dont il photographie le torse, nu, orné d’un pendentif en forme d’ancre. « Ce qui m’a frappé, c’est qu’il se sentait très heureux ici, il se sentait chez lui, un sentiment que, personnellement, je ne connais pas. » Un travail qui entre en résonance avec sa propre histoire. « Que tu travailles à Sète ou ailleurs, au final, tu parles de toi. Tes clichés sont comme un auto-portrait. »

Nicolas Wormull, lui, s’est naturellement rendu dans les quartiers populaires de Sète. C’est là qu’il a passé son enfance, dans une ville près de Valparaiso. L’une de ses photographies saisit le moment où un oiseau, prisonnier d’une grosse main d’homme, ouvre le bec pour recevoir à boire, sous le regard attentif d’un jeune homme, sourcils froncés.

« Nous, les Latinos américains, on doit toujours se débrouiller, on ne planifie jamais rien et donc, on est créatifs. Je pense que c’est ce qui a rendu notre travail sur Sète plein de vie. » Ce regard chargé de vitalité a plu à Gilles Favier quand il a proposé la résidence à ces jeunes artistes. « C’est un pays très jeune, ils ont plus d’énergie que notre Europe vieillissante. C’est bien d’aller se ressourcer un peu là-bas, d’y piocher un peu de sang neuf. »

Sète#16, le nom de leur exposition à ImageSingulières, est aussi celui de l’ouvrage éponyme édité par le festival. Sur la couverture, le Chili et la France mêlent leurs trois couleurs, le bleu, le blanc et le rouge. Il fallait bien se perdre, pour mieux se retrouver.

EDITH MAROT ET PIERRE-HAKIM OUGGOURNI

Photo de Une : Cristobal Olivares, Tomas Quiroga, Paula Lopez Droguett et Nicolas Wormull. © Edith Marot