07 Mai La classe ouvrière va parader

Entre de longs rideaux bleu roi, un écran. Samuel Bollendorff – le « pape du webdoc » – et Mehdi Ahoudig présentent leur dernière collaboration, au Boulodrome de Sète. La Parade raconte la classe ouvrière du Nord-Pas-de-Calais à travers les passions de ses habitants.

Les sons cuivrés des harmonies résonnent sur les briques rouges des corons. Les bottes blanches des majorettes martèlent le plancher au rythme d’une musique endiablée. Et les pigeons voyageurs s’envolent en suivant les notes d’une douce rengaine. Dans « La Parade », les passions désuètes, presque risibles, des habitants d’Oignies dans le Pas-de-Calais, se traduisent en un « conte post-industriel ».

© Alexandre Becquet

© Alexandre Becquet

Telle n’était pas l’idée première de ses créateurs, Samuel Bollendorff, photographe documentariste, et Mehdi Ahoudig, documentariste radio, qui collaboraient ici pour la deuxième fois. « Nous travaillons souvent sur des sujets lourds. Nous avions envie d’une approche positive dans le Nord-Pas-de-Calais, de rendre compte des passions et non des désespoirs de nos protagonistes », explique le premier. L’œuvre devait donc raconter les univers de Cloclo n°18, une majorette quinquagénaire, de Freddy, éleveur de coqs de combat et de Jonathan, amateur de tuning.

Mais le drame s’est invité dans la création, quand une Coraline est frappée par la mort de son bébé. « Elles ont tout de même accepté de continuer la production, et leur spectacle s’est transformé en un hommage à Nathan. C’est là que nous avons imaginé le conte : pour nous, l’enfant quittait le monde des vivants pour rejoindre celui des géants, précise le photographe. Nous avons voulu truquer la réalité, mélanger le rêve et le réel ».

« Nous devons nous saisir de la diffusion »

De la même manière se mêlent, dans « La Parade », l’image figée et l’animation, le son et la photographie. Samuel Bollendorff fait ainsi marcher un géant, qu’il a filmé, dans une rue, photographiée. Il fait poser les éleveurs de coqs, qui restent bien immobiles devant la caméra. Et sur cette création hybride, Mehdi Ahoudig pose le son qui raconte l’image. L’ensemble devient une « photographie parlante ». « C’est le paradoxe de mon métier, s’amuse Samuel Bollendorff. Alors que la photo est censée se suffire à elle-même, voilà que c’est le hors-champ qui la fait exister ».

Dans ce procédé, le photographe n’en est pas à son coup d’essai. Celui que Gilles Favier, directeur artistique d’ImageSingulières, appelle « le pape du webdoc » a imaginé ce genre précurseur en 2008, avec « Voyage au bout du charbon ». « J’avais travaillé pendant trois ans sur les mines de charbon en Chine, un projet financé par le ministère de la Culture. Quand il a été diffusé, je me suis rendu compte que la presse avait consommé mon travail, mais ne l’avait pas produit. C’était la crise de la presse. Qu’il me fallait donc réfléchir à comment peut fonctionner notre indépendance en tant que photographes, et comment nous devons nous saisir de la diffusion ». Ce qu’il fait, au sein du collectif L’Œil Public (dont il devient le président en 2000, jusqu’à sa fermeture, dix ans plus tard). L’agence est d’ailleurs la première à mettre en ligne ses travaux photographiques.

S’en sont suivis plusieurs autres web-documentaires, dont « À l’abri de rien », sur les mal-logés en France, qui a reçu le prix Europa à Berlin, en 2011. Mais malgré sa longueur d’avance, Samuel Bollendorff ne se risque pas à prédire de quoi l’avenir sera fait. Comme il ne peut nommer un genre qui est pour l’heure trop neuf et qu’il a fait sien. Alors « La Parade », c’est quoi, finalement ? « C’est difficile à qualifier. C’est La Parade, c’est tout ».

LÉA DALL’AGLIO & ALEXANDRE BECQUET

Crédit photo de Une : Alexandre Becquet