07 Mai Nord idylle

Entre 1989 et 2006, Flavio Tarquinio a suivi par bribes la vie d’un couple lillois. Passant du statut de photographe à celui d’ami, l’artiste reste marqué par cette rencontre qui a fait de lui le complice de leur amour.

Sans domicile et RMIstes, Marie-Claude et Alain Govaert vivent chez Monsieur De Roland, un retraité handicapé, dans le quartier populaire de Wazemmes, à Lille. En contrepartie du gîte et du couvert, le couple remplit quelques tâches ménagères. Mais un soir de 1989, tout va changer. Alors que les amants sont installés côte à côte dans un bar, l’objectif de Flavio Tarquinio, à peine âgé d’une vingtaine d’années, croise leurs regards.

La première photo réalisée de Marie-Claude et Alain Govaert, en 1989 © Flavio Tarquinio

La première photo réalisée de Marie-Claude et Alain Govaert, en 1989 © Flavio Tarquinio

« Dans l’embrasure de la porte, je remarque immédiatement leur charisme. Il fallait que je saisisse cet instant », explique le photographe, en montrant le premier cliché qu’il a pris d’eux. Marie-Claude sent l’objectif posé sur elle. « Elle me fait venir, et ils m’offrent un verre. Pourquoi ? Je ne sais pas, peut-être un coup de cœur. » En tout cas, pour l’artiste et le couple amoureux, une mécanique vient de s’enclencher. Elle va durer 17 ans.

Les débuts ont été balbutiants. Il aura fallu un an et demi au photographe avant d’être invité chez le couple, toujours logé chez Monsieur De Roland. Marie-Claude et Alain se font tirer le portrait, en compagnie de voisins et d’amis. Mais pour la quadragénaire, « le quotidien n’est peut-être pas suffisant », se souvient Flavio. « En feuilletant un magazine, elle s’est dit qu’elle pouvait être comme ces modèles de papier glacé. Alors elle a enfilé un maillot de bain, et elle est montée sur la table en prenant la pose. C’est là que tout bascule ». Alain se propose de fabriquer les costumes, les décors sont glanés dans le quartier. Marie-Claude pose en sirène, son homme en berger des Carpates, puis ils se rejoignent devant l’objectif en « Pépé le Moko et sa femme fatale ». Le photographe comprend alors qu’il n’est plus seulement l’observateur, mais un témoin à part entière de leur amour, de leurs envies et de leurs rêves.

Mariage, Mexique et tendresse

Le couple et Flavio Tarquinio restent très proches, même s’ils ne se voient que par épisodes. À la fin des années 1990, Marie-Claude et Alain se marient. Le photographe, en voyage, est absent de la noce. « J’étais très content pour eux. Ils en avaient envie depuis tellement longtemps ».  Les jeunes époux lui proposent alors de lui faire revivre la cérémonie en la mettant en scène sous l’œil de l’artiste… et plus si créativité. « Je n’ai jamais rien imposé ou demandé. Ce sont toujours eux qui ont proposé leurs idées. Même le nom de la série « Rêves, gloire et passion », c’est Marie-Claude qui l’a trouvé. »

Le chemin de croix, point d'orgue de l'improbable trio artistique © Flavio Tarquinio

Le chemin de croix, point d’orgue de l’improbable trio artistique © Flavio Tarquinio

Dans une pièce de 20m2, éclairée de manière artificielle, les amants jouent différents tableaux : Marie-Claude se fait tortionnaire affectueuse, Alain offre la clé de son cœur à genoux. Cette chambre devient un studio où, plus tard, seront reproduites des scènes bibliques, à la demande d’Alain, témoin de Jéhovah. Le chemin de croix, photographié à l’image d’une scène de cinéma, devient le point d’orgue de cet improbable trio artistique.

Quelques années plus tard, Flavio Tarquinio est invité en résidence à Wazemmes. Il apprend le décès de Marie-Claude. De Monsieur Roland aussi. Alain, lui, s’est remis en ménage. « Après quelques recherches, j’ai réussi à le retrouver. Mais ce n’était plus le même homme. Il ne se souvenait parfois même plus de ce que nous avions fait ensemble. Alors je lui ai reparlé de cette époque, je lui ai montré les photos. Et petit à petit, le passé est revenu. Jusqu’à évoquer Marie-Claude. »

Dans la voix du photographe perce une émotion pudique, une tendresse enfouie pour le couple lillois. Heureux d’avoir eu la chance de vivre une expérience aussi forte avec ces amants devant lesquels il semble encore admiratif. « Ils étaient très amoureux, toujours collés, attachés, soudés. Ils se touchaient beaucoup. C’était un couple avec ses violences, mais qui s’aimait énormément. »

LÉA DALL’AGLIO & ALEXANDRE BECQUET

Crédit photo de Une : Alexandre Becquet