07 Mai « Prisons » : l’enfer des sens

Le photographe belge était présent pour le vernissage de son exposition, hier, à la Maison de l'image documentaire.

Le photographe belge était présent pour le vernissage de son exposition, hier, à la Maison de l’image documentaire. © Xavier Trèfle

 

Avec sa série « Prisons », l’objectif de Sébastien Van Malleghem est clair : montrer la réalité carcérale en Belgique, son pays natal, quitte à déranger l’opinion publique. Après huit mois de démarches administratives, le jeune photojournaliste obtient son « Golden ticket » qui lui donne accès à tous les centres pénitentiaires du royaume.

Pendant trois ans, il apprend à connaître ces détenus et vit lui-même l’expérience de l’incarcération pendant trois jours, dans la prison de Beveren. « C’est comme dans un caisson, tu as le bruit des portes qu’on ouvre, qu’on ferme, le bruit des jeux de clés, les charriots et les cris qui raisonnent. Quand tu es dans ta cellule, tu entends tout mais tu ne vois rien, tu peux alors tout imaginer. » Un silence pesant pour cet amoureux de la musique qui signe, d’ailleurs, chacun de ses travaux avec un morceau. Pour « Prisons », il a choisi « How I could kill a man & Renagades of funk » du groupe Rage against machine.

« Ça pue la rage et ça déshumanise à fond »

Toujours à Beveren, il entend une alerte et des hurlements. Son statut de photographe en immersion lui permet de suivre les matons, dans l’autre aile de l’établissement. « Quand la directrice m’a vu, elle m’a demandé ce que je faisais là et m’a renvoyé dans ma cellule. Le gardien m’a raccompagné et m’a enfermé pendant 12 heures, une façon de me faire comprendre que je n’avais rien à faire là. Ma première pensée a été : « Comment je peux me barrer ! » »

Son statut de détenu occasionnel n’est pas enviable, mais déjà plus confortable que celui des véritables prisonniers, qui partagent cette cellule de 8m2 à deux ou trois. Une de ses photos illustre parfaitement le caractère dégradant des lieux. « L’odeur est insupportable à cause du manque d’hygiène. Quand j’ai vu ça, il fallait le montrer. » L’effluve de transpiration et de cigarette imprègne les murs, les draps, les vêtements. Une odeur indélébile. « Ça pue la rage et ça déshumanise à fond. » L’odeur de la nourriture n’arrange rien. « C’est vraiment infecte ! ». Pour les plus chanceux, ils peuvent se procurer de quoi cuisiner. « Les Marocains préparaient des trucs de dingue avec trois fois rien. » Après le repas, pour de nombreux prisonniers, c’est l’heure de la cigarette ou du joint, quand ils ont les moyens de s’en procurer. Le pouvoir de l’argent est décuplé en prison. « Les produits sont 50 % plus chers, si tu n’as pas d’argent, tu ne peux rien faire… »

© Hassina Dris

© Hassina Dris

« Il n’y a pas que la misère en prison »

Tout partager et faire une croix sur l’intimité, c’est aussi ça la réalité carcérale. Même les visites hors surveillance (VHS), autrement dit, les moments d’intimité pour les couples, ont un caractère « dégradant ». « Dans la pièce, tu as un lit, et un pauvre cadre dégueulasse avec des dauphins, sur le mur gris. Tu dois faire l’objet d’une demande à l’administration. Du coup, tout le monde est au courant de ton envie de sexe. »

Malgré tout, la dignité humaine subsiste et s’exprime surtout chez les femmes. « Elles prennent soin d’elles. Elles se maquillent. Elles dansent dans leur cellule. Tu as une force et une fierté chez les femmes que tu n’as pas toujours chez les mecs. Elles restent dignes et ça, ça m’a vraiment marqué ». Une coquetterie appréciée par les hommes de la prison de Gand, les cellules des hommes donnant sur la cour des femmes. « Elles paradent et eux les interpellent ». Une humanité spontanée et rassurante.

Chez les femmes, la tendresse est aussi plus présente. Les clichés en témoignent. Une mère avec son enfant dans les bras ou encore deux femmes qui s’étreignent chaleureusement. « Il n’y a pas que la misère en prison. Ces deux femmes qui se prennent dans les bras, c’est beau et il faut le montrer ».

Hassina DRIS


© Hassina Dris

© Hassina Dris

Éclairage : Au pied du mur

La série « Prisons » a fait l’objet d’un livre éponyme. Un ouvrage en noir et blanc construit comme un carnet de détenu vécu à travers onze centres pénitentiaires belges.

Au verso de la couverture, la reproduction de la lettre du Service public fédéral justice, le précieux sésame qui autorise Sébastien Van Malleghem à travailler dans toutes les prisons du royaume. Prison de haute sécurité, prison ouverte, prison pour longues peines, prison pour femmes et prison pour déficients mentaux. Le photographe ne s’est interdit aucune scène du quotidien carcéral, que ce soit « la détresse générée par la privation de liberté”, les scènes dignes  “de roman gothique ou de film d’horreur”  ou encore “ l’évasion avortée dans la drogue ou les rapports malsains”.

Au delà des images, c’est un travail de journaliste que fournit le Belge. Une quinzaine de pages sont consacrées aux témoignages des surveillants et des détenus. Tous les champs sont abordés. De l’impact de la peine prononcée, à la drogue et ses trafics, la corruption des gardiens de prison, le manque d’amour, le suicide, la surpopulation, la prostitution. Sébastien recueille aussi, à la façon d’un historien, les souvenirs de délinquants, de leurs braquages à main armés ou de leurs prises d’otages.
La dernière image du livre est sans doute la plus forte et la plus symbolique. Celle d’un détenu déficient, unijambiste, en chaise roulante devant un mur. « Les autres détenus l’avaient poussé sur la pente et il a freiné au pied du mur. Quand j’ai vu la scène, j’étais obligé de le prendre en photo. C’était trop fort, ce gars devant ce mur insurmontable. » 

H. D