07 Mai Van Malleghem / Hopkins : le discours de la méthode

© Xavier Trèfle / Hassina Dris

© Xavier Trèfle / Hassina Dris

Rip Hopkins et Sébastien Van Malleghem ont exploré l’univers antagonique de la société belge. L’Anglais s’est fondu dans l’aristocratie, alors que le second a plongé dans les bas-fonds des prisons. Une immersion similaire pour deux approches distinctes.

Le point de départ

« J’avais déjà relevé un premier défi avec ma série sur les flics », confie Sébastien Van Malleghem. Naturellement, je me suis tourné vers l’univers des voyous avec l’idée de terminer sur la réinsertion. L’autre côté des barreaux est une continuité pour le photojournaliste dont le projet est de réaliser un triptyque. Il enclenche alors les démarches nécessaires auprès de l’administration pénitentiaire. Ce qui lui permet de démarcher les directeurs des centres pénitentiaires du royaume, sous réserve de leur autorisation. Un peu de patience et il peut commencer son travail.

La démarche de Rip Hopkins est moins institutionnelle. « En tant que portraitiste, je m’adresse à un groupe de personnes ». Issu lui-même du milieu aristocrate, il est déjà en contact avec une dizaine de familles belges : « C’est par facilité et opportunisme que je m’y suis intéressé », reconnaît l’Anglais.

Les premiers pas

Les deux photographes ont pour point commun de donner accès à des milieux fermés : « L’idée que se font les gens de la maison d’arrêt ressemble terriblement à des séries télés comme « Prison Break » mais la réalité est plus nuancée, certifie Van Malleghem. Si le milieu carcéral est rempli de mensonges et les mecs jouent les durs, ils sont cependant plus accessibles. » Son premier contact avec les prisonniers va se faire par l’intermédiaire des gardiens de prison rencontrés lors de son précédent opus sur la police.

Connaissant les tenants et les aboutissants, les démarches sont plus aisées pour le Britannique. « Dans l’aristocratie, il y a aussi des codes à respecter, affirme Rip. Comme dans mes précédents travaux, je me renseigne en amont sur mes modèles. Pour les aristocrates, je connaissais déjà un noyau. Cela te permet de t’introduire dans le cercle. Petit à petit, tu rencontres d’autres personnes de la communauté. » Le côté décalé de sa série effraie dans un premier temps les aristocrates. Ils craignaient « les retours négatifs. »

L’immersion

Cellule d’un ancien détenu qui a recouvert les murs de dessins au stylo. Namur, Belgique, mars 2012 © Sébastien Van Malleghem

Cellule d’un ancien détenu qui a recouvert les murs de dessins au stylo. Namur, Belgique, mars 2012
© Sébastien Van Malleghem

« En prison, tu ne peux pas foncer et faire ta photo. Ce n’est pas un fast-food », estime le photographe. Pour être au plus près de son sujet, il décide de se faire incarcérer pendant trois jours dans la prison de Beveren. Une fois dans l’enceinte, il se dirige vers « les gros bras » et leur explique son projet. Une fois accepté, Sébastien consacre entre deux et cinq heures avec chacun des détenus qu’il a choisi comme sujet : « Je capte ce qu’il se passe entre les yeux, le cœur et le cerveau. » Pour étoffer son œuvre, il se rend dans une prison pour déficients mentaux où « l’approche est plus lente, touchante. Il faut être patient avec eux. Ils sont comme des enfants qui ont peur puis s’attachent. Quand je suis parti, certains pleuraient. » Avec les femmes, l’approche était encore différente : « Il faut les laisser venir car ce n’est pas un rapport de force physique, comme chez les hommes, c’est basé sur la fierté. »

Toujours avec cette connaissance du milieu, Rip Hopkins prenait rendez-vous pour étayer son projet. Selon l’âge de ses hôtes, il s’habillait en conséquence. « Je n’était pas vêtu de la même façon si je me rendais chez des personnes de ma génération où de celle de mes parents. La première impression est primordiale », confie le portraitiste. Généralement, les maîtres des lieux offrent une visite de la demeure. L’Anglais en profite alors pour repérer les potentiels endroits de pose : « En faisant le tour, je les questionne sur les objets et les tableaux, ça me permet d’apprendre des choses utiles pour le shooting. Une certaine intimité s’installe et les gens s’intéressent aussi à vous ».

La complicité

Le meilleur des alliés du photographe est le temps. Chaque moment passé avec les détenus est précieux pour les habituer à sa présence et faire comprendre son intention. Par la suite, les conversations deviennent plus intimes. « Ils relâchent leur attention et se permettent quelques confidences. Je m’introduis alors dans la brèche pour en savoir plus. » Cette proximité de l’esprit et du cœur est cruciale pour avoir des photos au plus près de la réalité souhaitée par Van Malleghem : « J’étais pour eux comme une fenêtre sur l’extérieur ».

Cette confiance est acquise plus aisément par Hopkins. La sensualité, voire la sexualité de ses modèles étant plus exacerbée. « C’est très difficile de foutre quelqu’un à poil mais ça me permet de tester les limites de mon modèle. » Rip a même dû imposer certaines limites. Au courant de son travail par le bouche-à-oreille, certains aristocrates jouent sur la surenchère. On peut ainsi retrouver dans son œuvre des… chevaux voire des motos dans le salon des châteaux.

Des fortes personnalités

© Rip Hopkins / Agence VU’ / Galerie Le Réverbère

La princesse de Chimay, la princesse de Caramon née Françoise Peter
© Rip Hopkins / Agence VU’ / Galerie Le Réverbère

Sébastien Van Malleghem passe quatre heures en compagnie de Marcel Habran, figure du grand banditisme belge de la deuxième partie du XXe siècle. L’artiste est marqué par la générosité de ce détenu de renom : « Il avait même proposé d’offrir une salle de sport neuve à la prison », glisse le Belge dans un sourire. Très respecté dans la prison, un détenu veillait sur Habran : « Un Serbe passait devant la cellule pendant notre entretien, raconte Sébastien. Il mettait régulièrement sa tête à l’entrée et glissait, avec son fort accent, « Marcel, tout va bien ? » »

De son côté, Rip Hopkins a l’honneur de visiter le château de la plus importante fortune de Belgique : celui du prince et de la princesse de Chimay. « J’ai fait sa photo à plusieurs reprises. Au début, j’avais opté pour un cliché d’elle, recouverte de faux tatouages, et son mari avec leur Chevrolet, dans le salon, mais ce n’était pas assez bon. » La princesse est maintenant une amie du photographe britannique. Pour satisfaire ce dernier et une photo en particulier, les Chimay « sont revenus exprès des Etats-Unis, en passant par Londres, pour récupérer les chaussures de Mick Jagger. Ils se sont complètement pris au jeu ! »

XAVIER TREFLE