Numéro spécial de Charlie Hebdo, sommes nous toujours Charlie ?

1 million d’exemplaires du dernier Charlie Hebdo sont mis en vente. Pourtant un an après les attentats, il n’y a pas foule chez les marchands de journaux.

8 heures, mercredi 6 janvier 2016, Montpellier s’éveille au rythme des passants pressés. Pourtant, devant les maisons de la presse, les trottoirs sont déserts. Pas de file d’attente ni de cohue, les clients arrivent au compte goutte. On est bien loin de l’agitation du 14 janvier 2015 où les marchands de journaux étaient pris d’assaut. A l’époque, certains n’avaient pas hésité à braver le froid pour passer la nuit dehors. Tous voulaient être sûrs d’obtenir un exemplaire du premier Charlie Hebdo à paraitre après les attentats.

Au total 8 millions de journaux avaient été vendus, un record pour l’hebdomadaire habituellement tiré à 30 000 exemplaires. Cette année les imprimeurs ont revu leurs ambitions à la baisse, seuls 1 million de journaux sont disponibles à la vente. Pas de quoi déchainer les foules, dans les maisons de la presse, les acheteurs de Charlie se font rares.

Ce matin il y avait quelques personnes à l’ouverture venues pour le Charlie Hebdo mais ça n’a rien à voir avec l’année dernière. On a fait beaucoup de ventes juste après les attentats mais les mois suivants ça a diminué. Cécile Wohlschlegel, gérante du Tabac de la Comédie

 Je vends environ 5 Charlie Hebdo par semaine depuis les attentats. Ce sont juste les fidèles du journal qui continuent de l’acheter. Avec ce numéro spécial j’espère en vendre au moins 30. C’est bien mais rien de comparable à l’année dernière. Maria Giacomeni, gérante du Longchamp

Exemplaires Charlie Hebdo Si la frénésie Charlie semble s’être apaisée, le million d’exemplaires devrait toutefois être rapidement écoulé. Parmi les clients, des fidèles du journal qui achètent par conviction. Ceux là ont toujours été Charlie et le resteront.

D’autres sont en quelque sorte des Charlie du dimanche. Loin d’être des lecteurs assidus de l’hebdomadaire satyrique, ils achètent uniquement pour l’occasion. Le geste est symbolique mais plus vraiment engagé.

Sur internet et les réseaux sociaux la Une du nouveau Charlie hebdo divise. Condamnée par le Vatican elle est également jugée trop provocante par plusieurs personnalités politiques françaises.

D’autres au contraire ont pris la défense de l’hebdomadaire et de la liberté d’expression.

Qu’on soit pour ou contre, la Une du nouveau Charlie fait réfléchir et ranime le débat. Preuve que l’esprit subversif de Charb, Cabu ,Wolinski et les autres est encore bien vivant.

Ce qu’ils pensent de la Une

Michel
Michel

Il faut polémiquer autour de cette Une. On est dans un monde où il ne faut pas se laisser faire, il faut réagir. C’est très bien que des gens osent critiquer toutes les religions parce que je n’ai pas peur de dire que ce sont ces religions qui nous foutent dans la merde. Donc il faut attaquer sinon on se fait tuer.

Josette
Josette

Je ne veux pas juger la une avant de voir le contenu du Charlie. Je ne pense pas que l’on achète un journal juste pour sa une. Charlie Hebdo est un hebdomadaire qui nous permet de réfléchir. Je vais donc le lire et réfléchir. A partir de là je pourrai donner mon avis sur cette Une.

Jean-Paul
Jean-Paul

Je la trouve très bien cette Une. Ces derniers temps, la qualité de la Une était inégale. Avec ce numéro je retrouve l’esprit Charlie Hebdo.  Chacun la comprend comme il veut. La liberté ça fait toujours polémique parce qu’il faut savoir l’utiliser. Certains sont tolérants d’autres non, c’est toujours comme ça.

Course à l’info et à l’audience : la déontologie de la presse est-elle menacée ?

attentat-kouachi-charlie-hebdo-nous-sommes-charlie

Mercredi 7 janvier, il est 11h30. Deux hommes lourdement armés pénètrent dans les locaux de Charlie Hebdo. Ils ouvrent le feu à la kalachnikov tuant 12 personnes et en blessant grièvement au moins quatre. 10 minutes de terreur qui vont bouleverser la France et le monde médiatique. Depuis, c’est l’emballement. Pushs, tweets, prises de direct exceptionnelles, infos à tout va. La presse a-t-elle eu les bons réflexes ?

Les premières images sont diffusées quelques secondes après la sortie des terroristes des locaux de Charlie Hebdo. Martin Boudot est journaliste à Premières Lignes, les bureaux de son agence sont en face de ceux de Charlie Hebdo. Réfugié sur le toit, il filme cette scène. On y entend clairement l’un des tireurs crier « Allah Akhbar ». Dès lors, plus aucun doute pour les médias, il s’agit d’une attaque djihadiste.

Les tweets et les push sur mobiles et tablettes se multiplient. L’information est très vite relayée par les médias mais également les internautes. Des messages de soutien commencent à être diffusés. Le hashtag #JesuisCharlie apparaît. Sur Facebook, les photos de profils ne sont plus que des carrés noirs vides ou mentionnant l’intitulé « Je suis Charlie ».

Une vidéo qui choque

Puis, soudain, une vidéo apparaît sur les réseaux sociaux. Celle des terroristes tuant froidement un policier à terre. Faut-il diffuser, faut-il censurer ? Certains médias décident de la montrer en floutant le policier, d’autres encore la diffuse mais partiellement. La question se pose. Cet acte barbare doit-il avoir un écho dans les médias. Les terroristes n’attendent-ils pas cette réaction ? D’un point de vue déontologique, les médias ont parfois frôlé la limite. La diffusion de telles images provoquent colère et indignation. La course à l’audience, la course au tirage ne doit pas primer sur la déontologie des journalistes. Un policier est mort dans l’exercice de ses fonctions alors exerçons notre métier dans le plus grand respect .

Puis, dans la journée, tombe cette nouvelle information : les noms des suspects sont dévoilés. Des photos circulent sur Twitter, l’image d’une carte d’identité d’un suspect est diffusée.

Carte d'identité Kouachi
Carte d’identité d’un des frères Kouachi dévoilée dans les médias.

Les journalistes sont-ils allés trop vite ? En France, une règle demeure : la présomption d’innocence. Alors même dans une situation d’urgence et de confusion, les journalistes se doivent de la respecter. A travers cet attentat, c’est la liberté d’expression qui a été touché, la presse se doit de montrer l’exemple. Au final, sur les trois noms révélés, l’un d’entre eux s’est avéré sans lien avec ces attentats.

Tweet itélé alibi du 3ème suspect
La présomption d’innocence est-elle respectée ?

L’information est également relayée dans le monde entier avec parfois des informations complètement erronées .

Tweet NBC sur la probable mort d'un des suspects
L’emballement médiatique des médias étrangers

L’exclu’ à tout prix

Après cet emballement, tout est reparti de plus belle vendredi dès que la prise d’otage à Dammartin-en-Goële est annoncée. Mais cette fois-ci, beaucoup de prudence du côté des médias. Le Raid et le GIGN sont mobilisés en Seine-et-Marne pour interpeller les deux principaux suspects de l’attentat commis ce mercredi 7 janvier. Tous deux sont retranchés dans une imprimerie.

Au fil de la journée, la course à l’info s’est transformée en vrai marathon. La panique gagnerait-elle les rédactions au point de noyer les internautes dans un flot d’informations ? Comment disséquer le vrai du faux ? La tâche n’est pas évidente, le suivi de la traque des frères Kouachi en est un bon exemple.

Différents sites d’information s’emparent de ce nouveau récit, qui se déroule en Seine-et-Marne, évoquant un mort, deux morts, puis 20 blessés après des coups de feu. Peu après, Pierre-Henry Brandet, porte-parole du ministère de l’intérieur, dément les informations donnés par les journalistes.

Comme une volonté de maîtriser l’emballement médiatique, le CSA a publié une note aux rédactions, leur demandant d’agir dans la plus grande prudence.

Aujourd’hui, A 17h, les frères Kouachi ont été tués dans l’assaut lancé par le GIGN, mettant fin à une course-poursuite de plus de 48h. Dans un temps quasi-simultané, la Direction Générale la Gendarmerie Nationale a confirmé la mort du suspect Amedy Coulibaly dans la prise d’otages du supermarché Casher Porte de Vincennes. Information de source sûre.

CHARLOTTE DARDELIN & PAULINE COURSEAUX

A Montpellier, les imams se mobilisent

Farid Darrouf, imam et recteur de la grande mosquée de Montpellier.

Peu de temps après le drame survenu au siège de Charlie Hebdo, plusieurs mosquées ont été la cible de profanations. Face à toute cette agitation, la grande mosquée de Montpellier et d’autres lieux de cultes musulmans de la région ont décidé de faire front commun.

En ce vendredi, jour de prière et de prêche, les représentants de la communauté musulmane de Montpellier et de villes voisines, telles que Clermont-l’Hérault, Gignac, Castelnau-le-Lez ou encore Lunel, ont choisi de formuler un prêche commun.

« Chaque vendredi, les musulmans écoutent des recommandations et des conseils prononcés par les imams. Aujourd’hui, nous avons décidé de nous allier pour dénoncer fermement cette attaque barbare, de communiquer sur la radicalisation de certains citoyens français, et sur les possibles amalgames qui peuvent être faits sur l’Islam », nous explique Farid Darrouf, imam et recteur de la grande mosquée de Montpellier.

Le discours commun avait pour objectif de « dénoncer les comportements des extrémistes qui font du tord à la religion ». Une initiative qui vise à unir la communauté musulmane face à ce genre de radicalisation : « C’est une source de haine qu’il faut tenter d’arrêter. Ces jeunes qui partent faire le djihad en Syrie et qui reviennent en France sont la source des dégâts que l’on vit actuellement. C’est pourquoi, dans mon prêche, j’ai insisté sur l’impact de l’éducation sur les enfants, ils doivent grandir dans un contexte sain et avec un bon équilibre », poursuit l’imam.

Contre toute attente, et malgré la communication des imams pour appeler les fidèles à se rassembler, ces derniers étaient moins nombreux qu’à l’accoutumée. En effet, tous les vendredi, jour symbolique pour les musulmans, la mosquée de la Paillade réunit plus de 2 000 personnes. Aujourd’hui, pas plus de 1 600 ont assisté à cette prière. Pour Farid Darrouf, ce n’est pas un hasard :

En parlant avec les croyants, j’ai compris que la plupart d’entre eux avait peur. C’est aussi, je pense, la raison pour laquelle nous étions moins nombreux que prévu. La mosquée est un lieu de paix et de calme, mais dans le contexte actuel, les gens ont peur de ne pas s’y sentir en sécurité. 

Une peur légitime

En effet, cette angoisse se justifie compte tenu des diverses profanations relayées par la presse ces dernières 48 heures .

A Liévin, dans une commune du Nord-Pas-de-Calais, une mosquée en construction a été taguée de slogans nazis et de croix gammées. Une tête de cochon a également été déposée sur le sol. A Poitiers, un homme a été interpelé après avoir inscrit « Mort aux Arabes » sur le portail de la mosquée. Après avoir été interrogé, il a avoué avoir agi en réaction à la tuerie. En outre, des lieux de culte ont été visés par des tirs d’armes à feu dans plusieurs villes de France.

Dans la matinée, le Premier ministre Manuel Valls a souhaité faire une mise au point en déclarant que la France « était dans une guerre contre le terrorisme et pas contre une religion ».

Benjamin Stora © Commons.wikimedia.org
Benjamin Stora © Commons.wikimedia.org

Dans cette traque aux amalgames, importante dans un pays qui compte plus de 3,5 millions de musulmans, nous avons souhaité interroger Benjamin Stora, professeur et historien, spécialiste du Maghreb contemporain. « Pour l’heure, lorsque l’on écoute les politiciens et les journalistes, il n’y a pas d’amalgames de faits. En revanche, au niveau de la société, il faut attendre de voir…. mais, c’est encore autre chose. (…) Il paraît évident qu’un tel événement peut porter préjudice aux Français de confession musulmane, mais encore une fois il faut attendre pour se prononcer. Les faits ont eu lieu il y a seulement deux jours, difficile de se prononcer sur la question avec précision. ».

MARINE THORON, MATHILDE LIOTARD & ZACHARIA SOULLAMI

Les précédentes attaques contre la presse en France

L’attaque qui a touché la rédaction de Charlie Hebdo est sans précédent : douze morts, huit blessés. C’est l’attentat le plus violent qu’on ait vu en France ces cinquante dernières années. Mais ce n’est pas la première fois que l’on s’en prend à la presse. Depuis les années 80, de nombreuses attaques ont été menées contre les médias, faisant heureusement peu de blessés en général.

  • 29 Avril 1979 : les locaux du « Monde » sont touchés par un attentat à la bombe, revendiqué par « une mystérieuse ligue des combattants français contre l’occupation juive », liée à l’extrême-droite.

  • Août 1982 et Avril 1985 : la rédaction de « Minute » , hebdomadaire d’extrême-droite, est la cible d’attentats à l’explosif qui provoquent d’importants dégâts matériels et soufflent l’entrée des locaux. Ils sont revendiqués par le groupe d’extrême-gauche Action Directe.

  • 14 Octobre 1985 : Antenne 2 (devenue France 2) et Radio France sont visées le même jour par deux attentats. Dans la chaîne de télévision, un colis piégé endommage les locaux et souffle les vitres. Un appel anonyme passé trois minutes avant l’explosion permet aux salariés de sortir à temps. À Radio France, une bombe fait exploser les baies vitrées près d’un parking, détruisant plusieurs voitures. Là encore, les attentats sont revendiqués par Action Directe.

  • 31 Juillet 1988 : un bombe artisanale explose dans la rédaction de « Globe », un mensuel de gauche. Cela provoque un incendie qui détruit les locaux, et un pompier est blessé pendant l’intervention.
  • 26 Janvier 1991 : le siège de « Libération » est touché par un attentat à l’explosif qui endommage l’entrée des locaux. Un tract est retrouvé sur place, et relie cette attaque à la Guerre du Golfe, et sa couverture par le journal.

  • Juin 1997 : les locaux de la rédaction de « Corse-Matin » à Ajaccio sont visés par un attentat. Le quotidien avait déjà été la cible d’attaques non revendiquées en 1992, puis en 1994.
  • 29 Octobre 2004 : la rédaction de « L’Humanité » est touchée par un incendie. Deux jours plus tard, le quotidien communiste reçoit une lettre de menaces signée d’une croix gammée. En novembre puis en décembre, les locaux du journal subissent à nouveau trois départs d’incendie, et la rédaction reçoit de nombreuses lettres de menace à caractère raciste.
  • Du 1er au 2 Novembre 2011 : dans la nuit, le siège de « Charlie Hebdo » situé dans le XXe arrondissement, est détruit dans un incendie criminel provoqué par un cocktail Molotov. Cette attaque intervient la veille de la sortie d’un numéro spécial de l’hebdomadaire satirique, rebaptisé pour l’occasion « Charia Hebdo ». Le même jour, le site internet du journal est piraté. La page d’accueil est remplacée par des versets du Coran et une photo de la mosquée de La Mecque.

  • 18 Novembre 2013 : un homme armé d’un fusil s’introduit dans les locaux de « Libération » et blesse un assistant-photographe dans le hall d’entrée du journal. Trois jours auparavant, le même homme s’était rendu au siège de BFMTV, où il avait menacé le rédacteur en chef de la chaîne, mais sans faire de blessés.

MARINE LHERBETTE-SAUTJEAU

Charb : hommage en 12 dessins

Grand défenseur de la liberté d’expression, Charb se moquait de tout et de tous. Sa plume acerbe et son style insolent ont fait de lui une des figures de proue de la caricature française. Il était directeur de la publication de Charlie Hebdo depuis 2009. Hommage en 12 dessins.

NIKITA MATRAS ET MARINE THORON

Diffusion de la vidéo du policier exécuté : que dit la loi ?

Le 7 janvier 2015, après la fusillade dans les locaux de Charlie Hebdo, une vidéo, largement diffusée sur les réseaux sociaux, montrait l’exécution du policier Ahmed Merabet par l’un des auteurs de la tuerie.

Les images de cet assassinat ont été reprises par de nombreux utilisateurs de Facebook. Quels problèmes juridiques soulèvent la diffusion publique de cette vidéo ? Qui en est responsable ?

bruno-anatrellaEntretien avec Bruno Anatrella, avocat au barreau de Paris et fondateur du cabinet Bags Avocats, spécialiste des questions de droit liées au droit de la propriété intellectuelle (droit d’auteur, droits voisins du droit d’auteur), de la communication (droit à l’image, droit de la presse), de l’internet et des NTIC.

Avons-nous le droit de publier librement, sur les réseaux sociaux, une vidéo montrant l’exécution d’un homme à terre ?

Absolument pas, puisqu’au regard déjà du droit de la presse et du droit à l’image, la vidéo porte atteinte à la dignité humaine de la personne. Concernant les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, il suffit de regarder les conditions générales d’utilisation pour comprendre qu’il est interdit de publier ces images.

Dans le listing de ses règles, le réseau social indique à tous ses utilisateurs une consigne précise : « Vous ne publierez pas de contenus incitant à la haine ou à la violence, menaçants, à caractère pornographique ou contenant de la nudité ou de la violence gratuite ». La diffusion de l’exécution du policier est donc un non-respect des règles.

Qui est responsable d’une telle diffusion ? L’hébergeur ou l’utilisateur ?

L’utilisateur est responsable car, comme je le disais, la personne qui créée un profil sur Facebook s’engage à respecter les conditions d’utilisation. En ne respectant pas ces conditions générales d’utilisation, c’est lui qui est responsable, pas les plateformes, qui se protègent de toute responsabilité via leur règlement.

En principe, si des poursuites sont engagées, elles pourraient être diligentées sur la question de la dignité humaine (Article 16 du code civil), sous réserve d’un contexte provocateur de la part de l’utilisateur. Au juge ensuite d’apprécier tant le contexte que l’atteinte.

Sur Facebook justement, les vidéos se déclenchent automatiquement sur le fil d’actualités. Cette lecture « subie » n’engage t-elle pas la responsabilité du réseau social au final ?

Dans un premier temps, c’est celui qui poste qui est responsable. Dans ce cas, Facebook, c’est à dire l’hébergeur, n’a pas d’obligation générale de surveillance, sauf pour des contenus qui sont listées dans la loi pour la confiance de l’économie numérique de 2004. Elle précise bien que pour tout ce qui est apologie de crime contre l’Humanité, d’incitation à la haine raciale, de pornographie enfantine, d’incitation à la violence, d’atteinte à la dignité humaine, l’hébergeur doit être pro-actif, c’est-à-dire qu’il doit mettre un système en place permettant aux internautes de tout de suite signaler le contenu. Facebook, comme d’autres réseaux sociaux ont mis ce type de signalement en place, ils ne sont donc pas responsables juridiquement.

CHARLOTTE DARDELIN

Face à l’atrocité, « il faut répondre au dessin par le dessin, à la parole par la parole »

« Aujourd’hui j’ai le coeur serré que des personnes osent revendiquer leur appartenance à l’Islam en commettant des atrocités. En tuant et en criant Allah Akbar en même temps, vous tuez physiquement et vous tuez moralement tous ceux qui défendent l’Islam de la paix, le seul Islam qui existe. »

Mercredi, peu après la fusillade dans les locaux de la rédaction de Charlie Hebdo, Saad, jeune franco-libanais âgé de 22 ans, publie un coup de gueule sur Facebook. Un cri du coeur partagé 436 fois sur ce réseau social et « liké » par près de 200 personnes.

« Si vous sentez ce statut digne d’être partagé, partagez-le. Il s’adresse à tous ceux qui se disent musulmans et qui l’espace d’un instant se laissent déborder par la haine, l’intolérance et la violence, nourris et instruits par des pensées obscurantistes. »

Par ce message, Saad Finge incarne cette jeunesse musulmane qui s’élève, en France, contre toutes sortes d’amalgames.

Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de vous exprimer quelques minutes après le drame ?

C’était une réaction vraiment viscérale. Ce n’est pas un article de fond réfléchi. C’était juste un cri. D’ailleurs, je pense que ça se ressent dans mon écriture. Sûrement, si je m’étais accordé quelques jours de recul, j’aurais probablement écrit les choses un peu différemment ou mieux expliqué certaines points.

Je ne l’ai pas écrit pour servir la perpétuelle chasse aux amalgames – je n’aurais pas eu l’insolence d’insulter l’intelligence de mes amis qui, j’en suis certain, font d’ores et déjà la part des choses. Je ne l’ai pas non plus écrit pour me désolidariser de cette atrocité en tant que musulman, comme certains nous somment de le faire aujourd’hui : je n’ai pas à le faire et je refuse cette association d’idées, car je m’en désolidarise naturellement en tant qu’être vivant doué d’humanité.

Au contraire, je pense que j’ai écrit ce post pour toucher certaines personnes qui auraient pu se laisser gagner par des pensées du style  » C’est malheureux mais bon fallait pas jouer avec le feu, ils nous ont quand même pas mal insultés ».

Ce n’est pas comme ça que les choses fonctionnent. Répondre à la satire par le meurtre, c’est cracher sur la liberté d’expression. Et passez-moi l’euphémisme, mais ça me met franchement mal à l’aise que de telles pensées puissent exister. Comme l’a superbement dit l’Imam de Drancy, il faut répondre au dessin par le dessin, à la parole par la parole.

Après ce drame avez-vous peur de l’amalgame ?

Ces amalgames, personnellement, je les ai déjà vécus et je sais qu’ils resurgiront. D’ailleurs Disiz l’a écrit plus tôt ce mercredi : malheureusement, ça arrive de devoir se justifier pour des crimes qu’on n’a pas commis, ce n’est pas bien grave. Il faut justement ne pas s’engouffrer dans la brèche et s’unir. Et pour ceux qui, aveuglés par la peur et la douleur n’arrivent pas à accepter ça, il faut s’assoir et identifier ensemble un ennemi qui n’est ni une religion, ni une civilisation, mais une folie sans limites qui nous menace tous.

ALICE BLUZET

Vu de l’étranger

Des tirs à l’arme lourde en plein Paris, des journalistes abattus au sein même de leur rédaction, la 6ème puissance mondiale en alerte maximale. Le monde est horrifié et inquiet après l’attaque meurtière de Charlie Hebdo. Entre indignation, analyses et hommages, tour d’horizon de certains écrits de nos confrères à l’étranger.

Vu du Royaume-Uni :

uk« Le massacre de Charlie Hebdo a fait ressortir le meilleur de la France et le pire. Mais surtout le meilleur », estime The Independant qui s’est focalisé sur François Hollande. Le journal britannique salue l’action du chef de l’Etat qui a su parler « d’unité nationale et de calme ». Le quotidien estime par ailleurs que « même s’il serait trop fort de parler d’un nouveau démarrage pour Hollande, c’est cependant une occasion de convaincre une nation qui doute que son président soit capable d’être un président ». The Independant conclut en affirmant que François Hollande, une fois « l’admirable dignité et la solidarité de la part de français passées, devra rapidement faire face à l’accusation de la droite de faiblesse ».

« Les musulmans ont peur » titre de son côté The Guardian évoquant le risque de représailles sur les musulmans de France et les nombreux incidents sur plusieurs lieux de cultes peu de temps après l’attaque contre Charlie Hebdo. Le journal s’est rendu à la sortie d’une Mosquée, porte de la Villette à Paris afin de récolter des réactions. « Ils craignaient de payer un prix pour l’atrocité », affirme The Guardian. « Il y a une vraie stigmatisation en France. J’aime ce pays, vraiment, mais cette stigmatisation, ces amalgames, mettre tous les musulmans dans le même sac… », leur confie l’un d’eux.

Vu des Etats-Unis :

usaLe New York Times parle de « l’inquiétude » française avant même les attaques. Il évoque le débat, quelques jours avant les tueries, autour du dernier ouvrage de Michel Houellebecq, « Soumission » qui imaginait en 2022 l’arrivé d’un président musulman. Selon le quotidien américain, la France, comme elle l’a vécu dans les années 30, connaît une nouvelle fois la crainte de voir un délitement de l’organisation politique. L’un des effets collatérales est « l’érosion des parties classiques et la montée de l’extrême droite (…) » qui viendrait prouvé une « profonde anxiété des français » et une certaine crainte vis-à-vis de l’avenir de nombreux français.

On parle chiffre du côté du Time. Il propose les « cinq raisons qui expliquent l’attaque contre Charlie Hebdo ». Outre une présence importante de radicaux rattaché à des groupes islamistes en France, une côte de popularité du président Hollande en berne et une économie à la peine, le journal américain évoque une forte pression migratoire sur le territoire français dû à la multiplication des conflits autour de l’Union Européenne. « Il y a actuellement 50 millions de déplacés dans le monde dû à des conflits. Le chiffre les plus élevés depuis la seconde guerre mondiale ». Cette pression s’accompagne parallèlement à une montée de l’extrême droite en France. « En 2010, en France, 18% de français étaient favorables aux idées du FN, selon les sondages les plus récents, ils sont maintenant 34% ».

Le Time se garde tout de même bien d’affirmer que ces chiffres suffisent. « Aucune tendance politique ou démographique ne peut expliquer de tels assassinats », déclare l’hebdomadaire, tout en estimant que cet attentat peut « exacerber des tensions déjà élevés en France ».

Vu d’Allemagne :

deutschMême idée de l’autre côté du Rhin, où Berliner Zeitung s’est rendu en banlieue parisienne, précisément à Gennevilliers, là où auraient vécu les deux frères Kouachi. « Des immeubles à perte de vue », note le journaliste qui est allé à la rencontre de la forte communauté musulmane sur place. « Vous avez-vu comme il tue le policier de sang-froid ? Comme dans un jeu vidéo ! On ne peut pas blâmer l’Islam pour tout », lui confie un habitant.

Vu d’Espagne :

espEl Mundo se demande si un tel attentat pourrait arriver aussi en Espagne arguant que « même si l’immigration d’origine musulmane a été beaucoup plus forte en France, l’activité djihadiste est une réalité dans notre pays depuis deux décennies ». Le quotidien ibère craint surtout un effet de contagion : « Les terroristes, comme les autres criminels, ont tendance à imiter les actions des autres. Dans le cas du djihadisme, le risque est encore plus grand, car il a un appareil doctrinal et la propagande qui invitent à imiter « leurs héros » », explique El Mundo. Pour ce journal, ce drame rappelle le douloureux souvenir de l’attentat de Madrid durant lequel 191 personnes ont perdu la vie et 2000 autres ont été blessées, trois ans seulement après le 11 septembre et un an plus tôt avant les attentats de Londres.

Vu d’Italie :

itDe l’autre côté des Alpes, Il Corriere della Sera note que deux des « héros français » avaient des racines arabes. Le quotidien italien revient sur l’histoire d’Ahmed Merabet, l’un des policiers abattus lors de l’attaque et de Mustapha Ourrad, correcteur chez Charlie Hebdo. Le quotidien relate l’histoire de Mustapha Ourad, « orphelin, élevé dans les montagne Kabyle » qui immigra clandestinement depuis l’Algérie jusqu’en France, à 20 ans, à la fin des années 70. « Le correcteur et le policier : Racines arabes, héros français», titre le quotidien italien, saluant au passage le bel hommage rendu par la police française à Ahmed Merabet avec de nombreux photos partagés sur les réseaux sociaux.

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Vu d’ailleurs :

other« Pas notre Islam ? » titre le JakartaGlobe. Ce journal présent dans le plus grand pays musulman du monde, frappé plusieurs fois par des attentats dans les années 2000, estime qu’il faut, une bonne fois pour toute, prouver que « l’enseignement islamique, la démocratie et la modernité peuvent travailler main dans la main ».

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« Paris est pris pour cible par les mêmes idées, armes et médias qui pourrissent notre région, de l’Irak et de la Syrie au Yémen, à la Somalie et à la Libye. En passant par Riyad et New York. Et même par Doha », estime Asharq Al-Awsat faisant le parallèle avec la situation au Moyen-Orient. « Les lieux du crime sont différents, mais la source du crime est la même ».

Enfin, l’Infodrome, journal ivoirien s’insurge : « Même de loin, ce drame nous interpelle d’abord parce que c’est un confrère, et surtout parce que l’on assassine au nom de la liberté d’expression. Et cela, personne ne devrait l’accepter ».

FLORENT DE BRITO

Moi, jeune journaliste …

Nous sommes étudiants en journalisme à l’ESJ PRO Montpellier. Lorsque nous avons appris le drame survenu au siège de Charlie Hebdo, il nous a semblé évident de partager notre ressenti et notre soutien aux victimes. La liberté de presse a été touchée de plein fouet. Cela ne nous empêche pas de nous engager et de prendre la parole.