« C’est toujours la même putain de photo de guerre »

« C’est toujours la même putain de photo de guerre »

Autour de la table, cinq géants de la photo de guerre. John G. Morris, David Douglas Duncan, Don McCullin, Patrick Chauvel et Yuri Kozyrev se sont rencontrés, jeudi au palais des congrès de Perpignan. Une conférence organisée par Visa pour l’image et qui dresse un constat simple pour leur profession : «  Rien n’a changé ».

Sur le front, ils ont fait leurs preuves. Depuis soixante-dix ans, ces cinq pros du photojournalisme ont couvert les plus grands conflits mondiaux, de la Seconde Guerre mondiale à la Syrie en passant par le Vietnam. Réunis jeudi au palais des congrès, ils ont tenté de mettre des mots sur ce qu’ils ont photographié pendant des années. Le constat est sans équivoque : la photo de guerre est la même qu’à ses débuts quand Robert Capa, instigateur du genre, courait les champs de bataille dans les années 1930. Le public, venu en nombre, a d’abord longuement ovationné les intervenants. Même Jean-François Leroy, directeur de Visa, est monté sur la scène pour remercier « Don, David, John, Patrick et Yuri de s’être déplacés » avant de s’installer au premier rang.

Face aux questions de Rémy Ourdan, directeur adjoint de la rédaction du Monde, l’exercice s’est  plus souvent apparenté à un échange de compliments qu’à une profonde analyse de la profession. Restent quelques réflexions, des anecdotes sur le rôle des photographes de guerre. «  Nous avons comblé le fossé entre le mensonge et la réalité », assure John G. Morris, qui a édité de nombreux clichés de Capa. Don McCullin, rentré du front au début des années 1980 espérait à ses débuts, combattre l’injustice. Il exprime depuis ses réticences sur la profession. « Lors d’un conflit, tous les gouvernements cherchent à nous tromper. Nous, on a essayé de faire disparaître du monde de nombreux mensonges que les politiques ont voulu cacher. Je suis dégoûté du pouvoir et de la politique. »

J’ai honte de cette réputation de photographe de guerre

« J’ai l’impression de tout le temps faire la même chose, lance Patrick Chauvel, photojournaliste français. Depuis le début, c’est toujours la même putain de photo de guerre, mais j’ai la naïveté de croire qu’un cliché peut changer les choses. » Il raconte qu’un jour,  « en Azerbaïdjan, un soldat kurde s’apprêtait à se faire fusiller. En me voyant, il s’est redressé. Comme pour faire passer un message. La photo lui rendait honneur et portait atteinte aux auteurs de ce crime ». Applaudissements dans la salle.

Don McCullin, élevé au rang de mythe, n’a pour sa part  jamais cru que ses photos « allaient changer le monde. J’ai vu la vérité de la guerre, les yeux de ceux qui meurent de faim. Tout ce que je pouvais leur apporter c’était de toucher mon appareil photo. Ils attendaient que je les aide, moi, homme blanc. Et je n’ai rien pu faire ». Profondément touché par ses années sur les zones de combat, Don McCullin ne s’est jamais vraiment remis des images qu’il a pu faire : « Même si, à l’époque, j’ai choisi ce parcours, j’ai honte de cette réputation de photographe de guerre. Je suis hanté à vie. » Nouvelle ovation.

Le numérique, seule évolution du photojournalisme

« Rien n’a changé », résume David Douglas Duncan, du haut de ses 96 ans. Sur le fond, le métier n’a pas évolué en cinquante ans. Le matériel est différent et permet plus de réactivité dans la transmission des images. « Avant, il fallait des pellicules et  plusieurs jours pour les renvoyer en Europe, parfois à dos d’âne », rappelle Patrick Chauvel, qui a débuté au Vietnam. « Aujourd’hui, les combattants ont conscience de l’image qu’ils renvoient. C’est donc plus difficile de saisir le moment naturel », remarque-t-il. Sur le terrain, la concurrence est devenue plus rude. « Tout le monde peut être photographe. On utilise les mêmes appareils que la population et les rebelles », reconnaît Yuri Kozyrev, resté sept ans à Bagdad après l’intervention américaine. A l’âge d’or de la photo de guerre, les photographes avaient plus de liberté pour accéder aux combats mais peut-être moins d’impact sur l’opinion publique. Morris se souvient d’avoir « vu beaucoup de situations qui n’ont pas pu être documentées ». Et se réjouit aujourd’hui que ce ne soit plus le cas. « Les gens ne peuvent plus dire qu’ils ne savaient pas. Ils peuvent dire qu’ils ne voulaient pas savoir mais dans ce cas, ils sont responsables », assène Patrick Chauvel.

« Quand les combats s’arrêteront en Syrie, d’autres débuteront ailleurs , s’accordent à dire les cinq photographes, sans illusion. Et d’autres photographes seront prêts à partir et risquer leur vie pour les documenter. »

JEAN-MARIE CORNUAILLE ET JUSTINE RIGHO

Près de 1 000 personnes sont venues assister à la conférence "photographier la guerre", jeudi au Palais des Congrès de Perpignan. Et applaudir ces cinq photographes de renom. (Crédit photo : Jérémie Lorand)