Photojournaliste cherche rendez-vous discret pour collaboration régulière

Photojournaliste cherche rendez-vous discret pour collaboration régulière

Lors de la semaine professionnelle de Visa pour l’image, nombreux sont les jeunes photojournalistes, accréditation autour du cou, à pousser les portes du Palais des congrès de Perpignan. Leur but : faire un maximum de rencontres. Ces échanges enrichissants prennent souvent du temps à se concrétiser en commandes.

Au deuxième étage du Palais des congrès, dans une vaste salle, les stands des agences de presse.  A Vu, l’agence française fondée en 1986, Sarah Preston, éditrice, se charge des entretiens avec les photographes. Pendant trois jours, une trentaine d’entre eux lui présentent leur travail, sans filtre préalable. « Premier arrivé, premier servi », sourit Eric Larrouil, directeur général de l’agence.

10 h 20, la premiere entrevue de la journée prend fin. Lianne Milton remballe son iPad, le visage renfrogné. Elle sort plutôt frustrée : « Vingt minutes, c’est court pour présenter mon travail. Le rendez-vous a été intense, je ne suis pas habituée ! »

La photographe américaine est installée au Brésil depuis huit mois, un pays qu’elle juge « très intéressant à couvrir ». Elle y traite de la déforestation, des émeutes sociales et prépare des travaux sur la coupe du Monde et les Jeux olympiques à venir. Habituée à publier ses clichés pour des medias anglo-saxons (CNN, Sunday Times, Canadian Business Journal, etc.), la baroudeuse cherche à Perpignan de nouvelles perspectives et souhaite particulièrement s’exporter en presse magazine.

L’implantation géographique, chez Vu, on dit un peu s’en moquer : « Ce n’est pas parce qu’on a personne en Inde que l’on va à tout prix chercher à y recruter quelqu’un », jure Eric Larrouil. L’idée est donc de privilégier, autant que faire se peut, les personnalités des photographes : « Nous avons besoin de personnes engagées sur les sujets qu’elles couvrent, pas de témoins passifs qui rapportent ce qu’elles voient ».

Peut-être que la candidate suivante les intéressera davantage : Jana Asenbrennerova, Tchèque âgée de 32 ans, installée à San Francisco, s’est spécialisée dans les communautés LGBT. Cette année, elle espère présenter à Sarah Preston son photoreportage réalisé sur l’homosexualité au Congo, « si (elle) arrive à obtenir un entretien ». Présente à Visa pour l’image l’an dernier, Jana avait été recalée, faute de disponibilité.

Jana Asenbrennerova espérait, mercredi, présenter son travail sur l'homosexualité au Congo à l'agence Vu.

Jana Asenbrennerova espérait, mercredi, présenter son travail sur l’homosexualité au Congo à l’agence Vu.

« Cette fois, j’ai mieux préparé mon festival », jure-t-elle même si l’entrevue de ce mercredi semblait compromise. La jeune femme compte tout de même rencontrer l’éditrice : « Vu présente des histoires intimes et intenses, c’est toujours bien réalisé. Même si je ne collabore pas avec l’agence, j’aimerais surtout avoir l’oeil de Sarah ».

Le photographe indépendant Georges Bartoli s’est lancé alors que les jeunes femmes n’étaient pas encore nées. Critique sur le monde impitoyable et flagorneur de la photographie, il est dubitatif sur les prétendues opportunités de commandes qui découleraient de Visa pour l’image. « On a beaucoup fantasmé sur le festival, pensant que des millions d’euros changeaient de mains. Je viens depuis les débuts, et je n’ai jamais eu de travail directement grâce au festival. Mais quand je vais taper aux portes des rédactions parisiennes, il m’arrive de partir avec des commandes dans les trois mois qui suivent. »

Gilbert Grellet, directeur à l’AFP, insiste lui sur le caractère informel des rencontres au festival : « C’est une première approche, les vrais recrutements se font trois ans après », rit-il. Un peu long pour des photographes qui travaillent sur un marché ultra concurrentiel, où il suffit d’un millier d’euros pour s’offrir du matériel et se lancer. « La sélection, dans le photojournalisme, ce n’est pas un tamis mais un filtre atomique ! », constate Georges Bartoli, peu avare en aphorismes. Ancien photographe pour l’AFP, REA ou encore MaxPPP, il a été témoin du passage au numérique et de la cannibalisation qui s’en est suivie. Il a décidé de résister. « Si une publication me contacte pour un cliché d’événement, elle devra débourser, avec les charges, au moins 400 euros pour ma photo. Une agence vend la même une cinquantaine d’euros. »

Pour se démarquer, les recettes sont nombreuses, mais si « rien ne remplace le talent », c’est aussi loin de suffire. Georges Bartoli reproche aujourd’hui à certain de ses contemporains un manque de « culture professionnelle ». « Les photojournalistes ont tendance à devenir des esthètes – c’est normal, pour en vivre, il faut sortir des livres et des tirages photo. Mais parfois, ça se fait au détriment de l’angle du sujet ou même de l’édition des métadonnées qui donnent des informations sur la prise de vue. Avant de vouloir faire d’une photo une oeuvre d’art, la moindre des choses c’est de dire de quoi elle cause ! »

JUSTIN DANIEL FREEMAN