Robert Pledge, commissaire de l’exposition McCullin : « Il pense tout le temps aux gens »

Robert Pledge, commissaire de l’exposition McCullin : « Il pense tout le temps aux gens »

Parfois, Robert Pledge s’arrête de parler, retire ses lunettes et lève les yeux en direction du plafond de la salle de l’hôtel. Le fondateur de l’agence Contact fouille dans ses souvenirs, et ils sont nombreux. Lui et Don McCullin se connaissent depuis quarante-trois ans. « Bob » Pledge est le commissaire de la rétrospective du photographe anglais, La Paix Impossible, l’exposition-phare de Visa 2013.

Comment choisit-on ce qu’il faut montrer d’un photographe qui travaille depuis un demi-siècle? 

Don McCullin a une carrière de photographe de conflit. Et Visa, c’est un festival qui met plutôt l’accent là-dessus. Donc, on a choisi des photos à caractère journalistique, sur la guerre et les problèmes sociaux. Ça et les images de paix, ces paysages du Somerset ou du Soudan qui forment un contrepoint assez tragique aux photos de conflit de McCullin. Tragiques, parce que sont des paysages de paix hantés par la guerre. Comme lui.

C’est donc une exposition qui s’intéresse à l’homme autant qu’au photographe ?

Oui, les deux sont indissociables. L’exposition parle de la vie de Don McCullin, un peu par strates. Après l’image de Gilles Caron, où McCullin est dans la jungle, l’exposition commence avec sa première image publiée. Celle du gang, dans l’immeuble en ruine. Il y a une demi-douzaine de personnes sur la photo. Et on finit avec des images de paysages. Parfois totalement vides, comme celle du champ de bataille, dans la Somme.

Les paysages du Somerset sont pourtant aussi intenses que les photos de combat de rue…

Exactement. C’est parce que McCullin pense aux gens tout le temps. Même quand il n’y a personne sur la photo. Reprenez le paysage de la Somme et l’image des gangsters londoniens. En fait, il y a autant de monde sur les deux : l’image de ce champ de bataille dans la Somme fait ressortir tous ces soldats morts. Avec McCullin, il y a toujours des gens, des victimes quelque part.

Cette recherche de la proximité avec le sujet, c’est ce qui fait la différence entre McCullin et les autres photographes ?

Oui. Il y a chez McCullin un supplément d’âme, d’humanité. C’est quelque chose d’assez unique dans le monde de la photo. Il se sent vraiment responsable envers les victimes de conflits que l’on voit sur ses photos. C’est presque une forme de culpabilité : il m’a déjà dit qu’il avait honte de gagner sa vie avec ses images. Cette proximité, c’est sûrement parce que les situations que McCullin photographie, il les a vécues. Il vient d’un milieu pauvre, marqué par la guerre, il a grandi avec le conflit. Alors il comprend. Quand il parle du Biafra, il parle de l’Angleterre où il a grandi. La faim, la guerre, il connaît.

D’où ce travail sur le regard, qui est un peu le fil rouge de la rétrospective ?

Oui. Avec ses photos, McCullin veut faire passer un message. Alors il regarde les gens dans les yeux. C’est pour retranscrire la haine, la colère qu’ils expriment. D’ailleurs, ça marche. Les images de McCullin provoquent des réactions. On se dit : ‘mais comment nous, les hommes, on peut faire des trucs pareils ?’

L’exposition se tient dans une église, un lieu assez inhabituel. Ça apporte quoi à cette rétrospective ?

Un côté sacré. On voit ça au bruit : il n’y en a pas. Même si l’église des Dominicains n’est plus un édifice religieux, on est conditionné : on ne parle pas dans une mosquée, une synagogue, un temple bouddhiste… N’importe quelle œuvre présentée dans un église entraînerait le silence. Mais ça va bien avec la photographie, qui est l’une des formes d’expression les moins bavardes. Surtout avec l’œuvre de McCullin, qui est très grave.

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C’est la rétrospective la plus aboutie de Don McCullin, selon « Bob » Pledge, 71 ans. (Photo: Mathieu Fourquet)

Les légendes sont à gauche des photos. Pourquoi ?

C’est pour que les gens s’imprègnent des photos. Ils lisent les légendes, puis ils plongent dans les photos. L’idée, c’est qu’ils laissent l’imagination travailler. Du coup, ils ne doivent pas avoir à perdre de temps à revenir entre la photo et la légende. Si les gens veulent vraiment avoir des précisions sur une image, ils reviennent au texte.

McCullin commence à travailler avec Contact en 1995. Il avait pourtant refusé un poste à l’agence Magnum…

Il n’était pas à l’aise au milieu de photographes comme Cartier-Bresson. Cette ambiance un peu fils à papa, ce n’était pas son univers. Il ne s’y sentait pas bien, même s’il avait déjà été édité par Magnum. Lui vient plutôt d’un milieu populaire. McCullin dit aussi qu’il ne veut pas faire partie d’un gang. Il  pense que s’il était resté en Angleterre, il aurait fait partie d’une bande et  fini en prison. Alors cet univers délibérément fermé, élitiste, ça ne lui allait pas. En fait, c’est lui qui m’a demandé de travailler avec Contact. J’avais déjà organisé une exposition sur lui, à Arles. L’exposition lui a fait du bien, à un moment où il était un peu déprimé puisqu’il avait quitté le Sunday Times.

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« Il y a chez McCullin un supplément d’âme », dit Robert Pledge. (Photo Mathieu Fourquet)

McCullin dit qu’il ne « mettra jamais la vie de quelqu’un en danger pour sa carrière ». Il dit aussi n’avoir jamais vendu de photo avec un mort dessus. Une telle éthique, ça existe encore ?

Oui, quand même. Yuri Kozyrev est lui aussi très rigoureux sur ces questions. Tom Stoddart aussi. Après, peu de photographes parlent de l’éthique de manière aussi claire que McCullin. Lui dit les choses sans fard. C’est parce qu’avec ces images, il porte vraiment un poids. C’est comme un fardeau pour lui, il travaille pour ces victimes. D’où cette éthique.

Larry Burrows et Gilles Caron sont morts. Don McCullin est toujours là. Il a 78 ans. L’époque des grands photographes de guerre est-elle révolue ?

Les grands photographes, c’est comme les peintres. Des Picasso, des Goya, des Warhol, il y en a une fois tous les vingt, trente, quarante ans. Des bons, il y en a pas mal. Des tout à fait remarquables aussi. Je repense à Yuri Kozyrev, qui est très important. Mais oui, je pense que des très grands photographes, il y en aura encore.

 Les photos de McCullin sont très sombres. Ressemble-t-il à ses images ?

Les photos sont presque toutes des autoportraits. Elles racontent toujours le photographe. Ca me rappelle une anecdote. C’était pendant la rétrospective McCullin à Berlin, en 2009. C’était la première fois qu’on avait mis la photo de « Neptune », le sans-abri, en très grand. Il y avait des cartes de visite avec le nom McCullin et une photo de Neptune, pour faire la promo de l’exposition. Donc, on arrive à l’hôtel. En voyant son passeport, on dit à Don McCullin  » vous êtes bien mieux en réalité que sur la photo ». Ils pensaient que Neptune, c’était lui. Je lui ai dit : regarde bien. En fait, c’est un autoportrait. Donc oui, ses photos lui ressemblent. Après, c’est quelqu’un qui aime le bon vin, les femmes. Il sait apprécier ce qui est bon. C’est peut-être pour ça qu’il se sent aussi coupable envers toutes ces victimes de la guerre, ces gens qui ne connaissent pas tout cela.

Propos recueillis par NICOLAS HASSON

Robert Pledge dans son hôtel de Perpignan. (Crédit photo Mathieu Fourquet)