02 Sep Georges Bartoli : « C’est une très bonne image, mais elle n’est pas à tomber le cul par terre  »

Il a travaillé « ici et n’importe où dans le monde », pour l’AFP et Reuters entre autres. A l’occasion de Visa pour l’image, Georges Bartoli, photographe indépendant affilié à l’agence Divergence, analyse l’un des clichés de l’exposition Eaux troubles de Laurence Geai, abordant la question de l’eau en Palestine et Israël. Un sujet qu’il a lui même traité.

Vous n’êtes pas insensible à la question de l’eau dans le conflit israélo-palestinien soulevée par Laurence Geai…  

« Effectivement. Je me suis rendu cinq fois en Israël et en Palestine donc je connais un peu la situation. De toute façon, il suffit d’aller en Palestine une fois pour comprendre qu’un des axes principaux du conflit est la guerre de l’eau. Les cartes des colonies et les points d’eau se recoupent à la perfection. Comme par hasard… Depuis ces voyages, je me suis intéressé à la question de l’eau. Mais je ne l’ai pas traité de manière aussi exhaustive que Laurence Geai ».

Que pensez-vous de l’exposition « Eaux Troubles » ?

“Je la trouve intéressante. Il faut d’abord souligner que ce n’est pas un sujet facile à traiter. Il est plus aisé de parler des Intifadas que d’une thématique à « basse intensité » telle que l’eau. Cette exposition a le mérite d’exister. Cependant, je trouve que le photoreportage est déséquilibré. Il y a une surabondance de photos sur les conditions de vie des Palestiniens, qui sont effectivement très difficiles, et très peu de clichés sur le mode de vie des Israéliens qui consomment 4 fois plus d’eau que les habitants de Cisjordanie et de Gaza ! En voyant l’expo, on se demande d’ailleurs pourquoi les Israéliens ont davantage accès à l’eau ? A cette question, nous ne trouvons pas de réponse ».

Vous avez choisi de commenter pour nous un cliché de l’exposition. Que pensez-vous de cette photo prise à Gaza ?

« Elle est parfaitement composée selon la règle du nombre d’or. C’est-à-dire que le sujet est situé à l’exact endroit où le regard va naturellement se poser. La photo est dans une harmonie de couleur gris-bleu que seul le tapis rouge à droite vient perturber. Ce tapis est d’ailleurs important car c’est certainement un tapis de prière. Cela renvoie à un élément de vie quotidienne de ce monsieur, alors que tout est en ruines autour de lui. Sinon, d’un point de vue esthétique, cela aurait été mieux de prendre la photo le matin à 8 heures, ou le soir à 18 heures avec une lumière rasante, chaude. Là, la lumière est dure et contrastée. Il devait être 16 heures. Mais ce sont des éléments que le photographe peut difficilement maîtriser… »

Selon vous, quel est le message de la photo ?

« La détresse absolue. Mettez-vous à la place de cette personne : vous vous réveillez et vous n’avez pas d’eau. Vous partez avec votre seau, au milieu des gravats, pour chercher une hypothétique source. Il faut se mettre à la place du sujet pour bien comprendre le message. Cette photo renvoie à la fois à la question de l’eau, à la guerre et aux difficiles conditions de vie à Gaza. D’ailleurs, si l’on pousse la sémantique encore plus loin, l’eau c’est l’éternité. Et là, l’eau surgit où l’être humain s’applique à tout démolir ».

Cette image pourrait-elle devenir iconique ?

« Non. Elle n’est pas assez forte. D’abord, parce que l’on ne voit pas le visage du monsieur. Après, je n’aurai pas pu faire mieux. C’est une très bonne image, mais elle n’est pas à tomber le cul par terre ».

Comment une image devient-elle une icône ?

« Quand on voit une image « iconique », tout s’effondre autour de nous. C’est un miracle. Mais un miracle organisé. Après, il faut que les gens s’approprient l’image. Dès que l’oeuvre échappe à son auteur, c’est un succès assuré. Le photographe Nick Ut pourrait d’ailleurs en témoigner avec son cliché de la petite fille lors de la guerre du Vietnam. Lorsqu’il a pris la photo, il savait que c’était une bonne image d’actualité. Mais il ne pensait pas qu’elle deviendrait iconique ».

Audrey CLIER et François DELOTTE

 

Crédit Photo de Une : Al-Hadidiya (zone C), village bédouin de 112 personnes (14 familles), Palestine, juillet 2015. Leurs puits sont à sec car les Israéliens en ont construit de plus profonds. En Zone C, les Palestiniens n’ont pas le droit de creuser de puits sans l’autorisation d’Israël, qu’ils n’obtiennent presque jamais. Ici, un puits israélien : l’eau est polluée et n’est utilisée que pour les animaux ; les Palestiniens n’y ont pas accès. Certaines familles sont endettées à cause du prix exorbitant de l’eau. Les tentes de la communauté sont aussi régulièrement détruites par l’armée israélienne. © Laurence Geai / Sipa Press