31 Août La double peine des femmes réfugiées

Sur commande du Parlement européen, Marie Dorigny a suivi les femmes qui fuient la guerre, la misère, pour échouer sur les côtes européennes. De la Grèce à l’Allemagne, son objectif a immortalisé les bousculades des débarquements, les interminables files d’attente dans les camps et les larmes de soulagement.

Le regard est assuré, le ton engagé. Hier, une petite foule s’est agglutinée dans la chaleur du couvent des Minimes pour écouter Marie Dorigny. « Désespérée » par l’accueil réservé aux réfugiées, la photographe a partagé ses réflexions avec un public passionné. Les questions, nombreuses, ont tourné autour de trois thèmes.

En quoi le sort des femmes réfugiées est-il différent de celui des hommes ? 

Marie Dorigny : « Les difficultés qu’elles rencontrent sont différentes. C’est la double peine pour elles : elles sont réfugiées comme les autres, elles fuient les mêmes guerres, les mêmes violences, elles font la même route… Mais il faut aussi essayer de ne pas se faire violer et de ne pas se faire taper. Ensuite, il y a des problèmes liés à la féminité, on va dire. Vous pouvez être enceinte, par exemple. Si vous devez allaiter un bébé, changer ses couches, comment vous faîtes ? Comment est-ce que vous gérez vos règles, allez aux toilettes, allez vous laver ? Elles sont aussi, pour la plupart, analphabètes. Les femmes sont donc largement moins préparées à cet exode que les hommes. Et puis, elles sont responsables d’une autre vie car ce sont elles qui, majoritairement, s’occupent des enfants. »

On ne voit pas de portraits ou peu : vous êtes-vous intéressée au destin individuel de ces femmes ?

M.D : « Je n’ai pas eu le temps. Vous n’imaginez pas à quelle vitesse ça va. Le bateau arrive, dessus il y a 50 personnes affolées qui veulent poser le pied à terre le plus vite possible. Tout le monde se bouscule pour essayer de descendre. Les sauveteurs essaient d’empêcher les bousculades pour éviter que certains tombent à l’eau. Ces sauveteurs qui vous pressent – et ils ont raison – pour arriver les premiers et sortir les bébés, les petits. Tous les bénévoles qui sont là, avec les couvertures, ça se bouscule encore, c’est énorme ! Là, pour faire les photos, il faut arriver à éviter les coups, faire la mise au point, être là où ça se passe… Cela va à une vitesse dingue. Il n’y a pas de pause. Une fois débarqués, on les met dans les bus et on les emmène à Moria [camp de rétention à Lesbos en Grèce]. Pour les suivre, je prends ma voiture. Une fois sur les lieux, il faut que j’arrive à rentrer à l’intérieur du camp. C’est beaucoup de négociations, il faut montrer les papiers, rester dans cet endroit où tout le monde me surveille. Les policiers finissent par oublier ma présence et, finalement au bout de six heures dans le froid, à piétiner, j’arrive à prendre une photo. »

Pourquoi le choix du noir et blanc ? 

M.D : « Je pense déjà être meilleure photographe en noir et blanc qu’en couleurs. Je me sens plus à l’aise pour raconter mes histoires. Je pense que mes photos sont plus puissantes. J’ai aussi proposé ça au Parlement européen, par souci de continuité visuelle de la Grèce à l’Allemagne, parce que les couleurs et les lumières sont complètement différentes entre la plage et les centres de réfugiés. Pour la narration, c’était mieux. Ensuite, je considère le noir et blanc plus esthétique. Pour moi, la couleur amène une joliesse, ça peut parfois affaiblir une situation. Par rapport à d’autres photographes qui ont travaillé sur cette crise, je montre un moment moins violent, les gens sont pris en charge, il y a plus de douceur. Le noir et blanc donne un peu plus de force aux photos. »

Nina GUERINEAU DE LAMERIE