02 Sep L’appel au secours des photojournalistes

« Cinq ans, trois ministres, zéro mesure ». Derrière le titre « volontairement provoc’ » du manifeste pour le photojournalisme distribué jeudi à Visa par la Scam, un constat : les conditions d’exercice du métier se dégradent inexorablement malgré les promesses des gouvernements successifs.

L’an dernier, la ministre de la Culture Fleur Pellerin était venue à Visa pour l’image. Elle avait délivré un discours passionné sur l’importance du métier de photojournaliste. Des paroles assorties de promesses précises : salaire minimum pour les pigistes, création d’un « Parlement des photographes », avancées sur les droits d’auteur, il y avait de quoi être optimiste. « Un an après, rien n’a bougé », se désole Lise Blanchet, de la Scam (Société civile des auteurs multimédia), à l’origine du manifeste.

La précarisation des professionnels s’aggrave. Aujourd’hui, ils sont de moins en moins nombreux à pouvoir tirer la majorité de leurs revenus de leur activité journalistique. Ils se voient obligés de multiplier les projets (enseignement, photo commerciale, etc.) pour vivre. Ce qui les rend par définition inéligibles à l’obtention de la carte de presse. Une situation qui inquiète les syndicats signataires du manifeste (CFDT, SNJ, SNJ-CGT, seul PAJ n’a pas signé).

© Louis-Vianney SIMONIN

© Louis-Vianney SIMONIN

Au-delà de l’environnement qui s’assombrit un peu plus chaque année, c’est le sentiment d’impuissance qui a du mal à passer. Que ce soit sur le dossier sensible de l’usage abusif du « DR » (droits réservés) où le « pas vu pas pris » domine, ou sur le serpent de mer d’un barème minimum pour les pigistes, les années passent et les pratiques abusives des groupes de presse restent les mêmes. Syndicats et sociétés d’auteurs sont unanimes : « Le problème, c’est le manque de mesures coercitives. » Pour eux, le « code de bonnes pratiques », rédigé en 2013 par l’Etat, est une coquille vide : si bien écrit soit-il, il n’est qu’un rappel à la loi sans sanctions pour ceux qui ne la respectent pas.

De nouvelles mesures annoncées par le gouvernement

Du côté du ministère de la Culture, on est conscient de l’urgence de la situation. Dans le domaine de la photographie, les lignes ont bougé en interne et le dialogue avec sociétés d’auteurs et syndicats est permanent. Ces derniers, qui ne représentent que les photographes encartés (une petite minorité des professionnels), ne sont qu’un interlocuteur parmi d’autres, le ministère étant soucieux de dialoguer avec un échantillon représentatif de la diversité du métier.

Des discussions qui ont débouché sur une série de mesures dévoilées à l’occasion de Visa pour l’image :
– le « Parlement des photographes » va enfin voir le jour après un peu de retard,
– une étude va être menée sur l’usage abusif du « DR » par les titres de presse (premiers résultats en fin d’année)
– et surtout, l’Etat va lier ses aides à la presse à différents critères qui profiteront aux photojournalistes (délais de paiement, commandes de photos à des professionnels et à des agences, respect des droits d’auteur). Une mesure qui attaque directement le porte monnaie des grands groupes de presse. Ainsi, s’ils ne respectent pas le cahier des charges, ils pourront voir jusqu’à 30% de leurs aides supprimés.

De même, l’Etat va passer quelques commandes importantes à différents acteurs du secteur pour le redynamiser. Des signaux positifs, d’autant qu’ils sont accompagnés d’une autre victoire, cette fois aussi face à des ogres du milieu : les moteurs de recherche. Un des volets de la loi Création, qui entrera en vigueur au 1er janvier 2017, va obliger Google et consorts à rémunérer les auteurs des photos indexées sur leurs pages. Si les modalités de paiement doivent encore être définies lors de discussions qui s’annoncent musclées entre sociétés d’auteurs et moteurs de recherche, elles contentent nombre de professionnels.

Cette mesure, inédite au niveau mondial, doit encore passer l’obstacle Bruxelles. En l’état, la France est « hors la loi » d’un point de vue européen avec une telle proposition. Mais les parlementaires (les sénateurs Jean-Pierre Leleux et David Assouline et le député Patrick Bloche ), qui ont fait le déplacement à Visa hier pour présenter la loi, étaient assez optimistes : l’hexagone est capable de faire bouger les lignes européennes. Une bonne nouvelle qui, combinée aux toutes récentes annonces du ministère de la Culture, marque une volonté politique de s’attaquer à la crise que traverse la photographie et plus particulièrement le photojournalisme. Assez pour que le manifeste « Cinq ans, trois ministres, zéro mesure » ne se transforme pas en éloge funèbre

Louis-Vianney SIMONIN & Remi MARCHAL

Crédit photo de Une : La Société des auteurs multimédia (Scam) et les syndicats signataires du manifeste « Cinq ans, trois ministres de la Culture, zéro mesure © Louis-Vianney SIMONIN