02 Sep Le photographe et la plume

Ils racontent des histoires grâce à leurs clichés. Quand ils posent l’appareil, les photographes prennent la plume pour rédiger des légendes, des articles ou expliquer leur démarche. Un exercice qui divise au sein de la profession.

Ne parlez pas légende à Marie Dorigny, son truc à elle, c’est l’image. « Quand je visite une exposition, je trouve gonflant de lire la même chose sous trois photos ». Elle a donc logiquement choisi de ne pas s’adonner à l’exercice pour son exposition à Visa sur les femmes en exil, une commande du Parlement européen. Même discrétion sous les clichés de Marc Riboud, tous laconiquement légendés : « Cuba, 1963 ».

Pour Georges Bartoli, photographe indépendant à l’agence Divergence, cette étape est incontournable : « À l’époque, pour l’AFP, quand on envoyait une photo, dans l’urgence, sans légende, on avait l’agence au téléphone pour transmettre les informations. On nous disait : « On s’en fout de tes chefs-d’oeuvre, nous on veut une image qu’on puisse utiliser ». C’est difficile de faire comprendre à certains photographes qui pensent que la photo est le graal. »

Les légendes offrent des informations supplémentaires aux festivaliers qui enchaînent les expositions à Visa pour l’image. Elles permettent de recontextualiser © Marion Lopez.

Les légendes offrent des informations supplémentaires aux festivaliers qui enchaînent les expositions à Visa pour l’image. Elles permettent de recontextualiser © Marion Lopez.

Un discours que partage le commissaire d’exposition Olivier Laurent, déconcerté par les « légendes minimales » qu’il lui arrive de recevoir. « Une photo sans le contexte peut être manipulée dans son utilisation », rappelle-t-il. Pour Visa, il a notamment travaillé avec David Guttenfelder sur son exposition Retour au pays. Bon élève, le photographe soigne ses écrits : « Il est vraiment à cheval là dessus. Dans les médias, une fausse légende, c’est une catastrophe. Après vingt ans d’expérience, il le sait très bien ». En revanche, ils ont écrit à quatre mains la présentation. « On a décidé de ne pas se concentrer sur le sujet, mais sur l’approche et la méthode photographique », détaille le commissaire. Entièrement tiré de la galerie Instagram du photographe, l’exposition est entièrement réalisée avec un smartphone. Une première du genre à Visa pour l’Image.

Le réseau social de partage de photo, de plus en plus prisé des professionnels, n’échappe pas aux mots. Et les usagers semblent y tenir : « Beaucoup d’Instagramers font des grosses légendes. Elles disent énormément de la personne qui publie. Et contrairement à ce qu’on peut penser, les utilisateurs lisent sur Instagram, ils ne se contentent pas de regarder », rapporte Molly Benn, en charge de la communauté francophone pour la firme américaine.

Le plus souvent, les photographes se chargent également de rédiger la courte introduction placardée à l’entrée des expos et nécessaire à la bonne compréhension de leur travail. Marie Dorigny a préféré déléguer cette partie à l’écrivain et journaliste, Judith Perrignon. Mais elle a pris la plume pour composer trois textes courts, entre dix et vingt lignes, afin de remettre ses photos dans le contexte et partager son expérience sur le terrain. Les premières ont été prises sur les plages de Lesbos (Grèce) à l’arrivée des migrants : « Lorsque les familles touchent enfin terre, l’émotion est immense, écrit-elle. Tout le monde pleure, les hommes comme les femmes, les enfants. Ce sont des larmes de soulagement d’avoir survécu à une traversée réputée dangereuse, des larmes de bonheur d’avoir enfin atteint ce qu’ils croient être la terre promise. » La démarche est la même pour les deux autres parties de l’exposition : le premier hotspot à Moria puis la route des Balkans. « Un photographe qui sait présenter son sujet et ses informations a beaucoup plus de chances de réussir », souligne Olivier Laurent.

Du Moleskine à la légende 2.0

Dorian François mêlent de plus en plus images et texte, dans ses expositions mais aussi à travers des projets éditoriaux. © Marion Lopez

Alors, frustrante la légende ? « C’est toujours trop ou trop peu », estime Dorian François, jeune photographe parisien. Lui, aime « le long. Soit la légende est descriptive et je n’en ai pas besoin. Soit, elle m’apprend quelque chose et j’ai envie d’en savoir plus. »

Yannis Behrakis, photojournaliste grec, partage cette opinion : « Elles apportent de la valeur aux photos mais à mon goût, elles sont souvent trop petites. » Dans son travail, il « essaye d’obtenir un maximum d’informations » pour les adjoindre à l’image.

« J’ai toujours un bloc sur moi, des Moleskine, ceux d’Ernest Hemingway. J’en ai 15, tous remplis. C’est un peu mes mémoires. Quand je regarde la photo, la légende et mes notes, je me dis que je pourrais écrire un livre très, très épais », sourit-il. C’est ce qu’a entrepris de faire Dorian François avec son projet éditorial, Short stories : « Dix ans en Asie, dix nouvelles, dix bouquins ». Depuis un an, ce voyageur compulsif a replongé dans ses archives photographiques et dans ses souvenirs. Images et récits intimes se mêlent au fil des pages.

C’est d’ailleurs comme ça qu’il a commencé la photo. Avec ses « récits de voyages pour offrir un bout d’ailleurs » mais il a toujours aimé écrire. Désormais, il réunit les deux parce que ce qu’il a à dire, « ça ne tient pas en 4 lignes ». A la différence des autres, lui ne collabore que très rarement avec les médias. « Je suis dans une démarche plus artistique », explique-t-il. Sa première publication remonte à mai dernier. Six pages, une dizaine de feuillets et cinq photos dans les Inrocks.

Au fil de sa carrière, commencée comme journaliste, Valerio Bispuri a délaissé l’écriture pour la photo : « Les images sont plus parlantes pour moi ». Encore faut-il qu’elles soient bien interprétées par celui qui les reçoit. « Le réalisme – et notre culture des images – nous poussent à croire qu’elles véhicules des vérités », analyse Christian Caujolle, cofondateur de l’agence VU, dans Le Libé des photographes (2 septembre).

Sur internet, particulièrement. Au fil des partages et des manipulations, la source et le sens de l’information – et encore plus celle de l’image – peuvent se perdre. Fred Ritchin, directeur des études de l’International Center of Photography (ICP) à New York, a peut-être trouvé la solution avec son projet Four Corners qui a trouvé bonne formule pour le web. Plus qu’une simple légende, les photos seraient sourcées et documentées à leurs quatre coins : nom du photographe, contexte de la prise de vue, données factuelles, séries d’images associées, le tout renforcé par des liens hypertextes pertinents.. « Il s’agit, en bref, d’assumer le fait qu’une image seule ne démontre rien, ne prouve rien, qu’elle n’est qu’une organisation de formes dans le rectangle ou le carré, et de donner les éléments qui peuvent lui permettre de devenir un outil, parmi d’autres, au service de l’information », décrit Christian Caujolle. Depuis 2004, la World Press Photo Foundation travaille au développement de cet outil, promis à devenir la norme en terme de légendage photo sur la toile. Pour l’instant, il ne s’agit encore que d’un idéal qui pourrait bien mettre tout le monde d’accord.

Marion LOPEZ


 

Dorian François – « Chroniques d’un temps qui passe » (extrait)

 

© Dorian François

© Dorian François

« La blancheur des cheveux de ma grand-mère qui dépassent du fauteuil enraciné devant la télévision est déjà un souvenir. Le souvenir d’une couleur sur mes photographies en noir et blanc, témoins d’un temps qui passe.

Le fauteuil lui-même va bientôt disparaître, mon grand-père veut changer de maison suite à l’hospitalisation de sa femme atteinte de la maladie d’Alzheimer. Sa sœur, ma grande tante, a perdu la tête il y a un mois, sa vivacité a laissé place à la démence.

En voiture, mon grand-père voit au-delà des routes, des maisons et des lotissements, il voit le passé qu’il a connu. Celui des bals populaires, des chapardages dans les pommiers des voisins, de la caserne, des Allemands, du temps de ses parents, de celui de mon père enfant. Entendre la fermeté de sa mémoire c’est voir les codes qui s’inverseraient, avec le passé en couleur et le présent en noir et blanc, c’est être témoin d’une époque qui s’efface devant mes yeux, avec la même lenteur et la même certitude qu’un coucher de soleil.

Bergerac, 10 juillet 2014 »

 

 

Pour aller plus loin : Photojournalistes, ils ont évolué avec leur métier

Crédit Photo de Une : sur cette photo, le photographe Aris Messinis légende « Des réfugiés et des migrants traversent la mer Égée entre la Turquie et l’île grecque de Lesbos. 28 septembre 2015. » / © : Nina Guérineau de Lamérie