01 Sep Le photojournaliste, un « gilet de sauvetage » pour les réfugiés ?

 

Trois expositions présentées à Visa traitent de l’odyssée dramatique des migrants en Grèce. Ces images ont fait le tour du monde sans que le sort des réfugiés ne s’améliore. Les photos sont-elles vaines ? Ceux qui les prennent oscillent entre espoir et sentiment d’impuissance.

Le trajet des femmes photographiées par Marie Dorigny est le même que celui des migrants montrés par Aris Messinis. Du Proche-Orient, en passant par la Turquie et les Balkans, ils empruntent ce que Yannis Behrakis a appelé « les chemins de l’espoir et du désespoir », pour remonter vers le cœur de l’Europe.

Après l’Irak, la Sierra Leone, la Somalie et l’Afghanistan, le photographe de Reuters est retourné l’an passé dans son pays, la Grèce. Car, dit-il, « la plus grande histoire de réfugiés des temps modernes » s’y déroule.

© Servan Le Janne

© Servan Le Janne

Marie Dorigny, elle, n’a « travaillé que sur les familles bénéficiant du statut de demandeur d’asile ». « La parenthèse enchantée » durant laquelle les frontières étaient ouvertes, s’est refermée. La signature de l’accord entre la Turquie et l’Union européenne, en mars 2016, « a offert ces réfugiés aux mafias », affirme la Grenobloise.

Résultat, ils sont exploités dans des ateliers clandestins à l’est d’Istanbul ou risquent leur vie pour passer plus à l’ouest. Avec d’encore plus grandes difficultés qu’il y a un an, quand Aris Messinis s’était rendu sur les plages de Lesbos, en Grèce, pour immortaliser les naufragés, vivants ou morts.

Le sujet bénéficie aujourd’hui d’une meilleure couverture médiatique. Du moins qualitativement : « Les barrières étant closes, les arrivées sont moins nombreuses, estime le photojournaliste grecque Aris Messinis. Par conséquent, notre approche est plus personnelle. » Il est moins question de flux que d’individus.

La photo d’Aylan « n’a rien changé »

Cela fera-t-il bouger les lignes ? La photo de l’enfant syrien Aylan Kurdi, retrouvé noyé sur une plage turque il y a un an, a beau avoir été vue par des millions de personnes, elle « n’a rien changé », se lamente Marie Dorigny. « Il avait la peau blanche, était habillé à l’occidentale. Les gens se sont dit : « Ça pourrait être mon fils ». Mais depuis, le soufflé est retombé. Il continue à y avoir des bébés morts. » Et les moyens financiers pour travailler se réduisent.

Si Marie Dorigny s’est intéressée aux femmes réclamant l’asile, c’est parce qu’elle était mandatée par le Parlement européen. « Il y a de moins en moins d’argent venant de la presse pour les photojournalistes, indique-t-elle. Nous cherchons donc d’autres moyens de financer les sujets. » Aurait-elle traité le sujet autrement si un média l’avait rétribuée ? Peut-être, mais « la méthode est similaire pour une commande de presse. Nous gardons notre éthique et notre indépendance. »

Yannis Behrakis © Servan Le Janne

Yannis Behrakis © Servan Le Janne

Le problème se pose moins aux grecs Aris Messinis et Yannis Behrakis qui travaillent pour des agences de presse (respectivement l’AFP et Reuters). Le second a même pu profiter d’un « budget illimité » pour couvrir la crise des migrants en Grèce et dans les pays des alentours. Une « chance » qui s’appuie sur trente ans de métier : « Il faut dédier sa vie pour devenir photojournaliste, estime Yannis Behrakis. Oublier les vacances, tout… Vous pouvez demander à ma femme. »

Autant d’efforts consentis pour servir une cause : « Mon appareil est un outil pour apporter plus de justice, lâche Yannis Behrakis. Un migrant m’a une fois dit que j’étais comme un gilet de sauvetage. » Pour Aris Messinis, il s’agit de « montrer la vérité », alors que Marie Dorigny se voit comme une lanceuse d’alerte… déçue : « Quel impact auront les photos dans cette crise ? Je suis dubitative. J’ai pensé que nous allions ouvrir les frontières mais ce ne fut pas le cas. »

Penser que l’on peut influencer les décideurs politiques est un leurre, à en croire Aris Messinis. Yannis Behrakis tempère : « En trente ans, j’ai vu le monde changer grâce aux photographes. » Un exemple ? « En 2003, au sommet européen de Thessalonique, la police a arrêté des manifestants. En joignant nos photos, nous, photographes, avons reconstitué une histoire et réussi à innocenter l’un d’eux. S’il avait été condamné à de la prison, sa vie aurait été détruite. »

« Ça lui a rappelé sa propre histoire »

Deux autres anecdotes illustrent le pouvoir de la photo. Marie Dorigny, dont le travail a souvent porté sur les violences faites aux femmes, se souvient d’« un homme d’affaire qui a réussi à racheter des femmes réduites en esclavage par Daech. Il a fait construire un centre médical en Allemagne pour les soigner. » Yannis Behrakis a en mémoire une histoire semblable : « Un riche avocat américain, ancien réfugié iranien, a vu une de mes photos sur laquelle un Syrien marchait avec sa fille dans les bras. Ça lui a rappelé sa propre histoire. Déterminé à les retrouver, il a rencontré les patrons de Reuters et a même engagé des détectives. »

Là où Marie Dorigny ressent un « énorme sentiment d’impuissance », Yannis Behrakis se réjouit que « des héros émergent dans les situation les plus difficiles. » Mais les deux photographes se rejoignent sur un point : « Plus personne ne peut dire qu’il ne savait pas ».

Servan Le JANNE

 

Crédit Photo de Une : Un Syrien avec ses deux enfants tentant de débarquer après la traversée depuis la Turquie. Île de Lesbos, 24 septembre 2015. © Yannis Behrakis / Reuters