02 Sep Photojournalistes, ils ont évolué avec leur métier

A Visa, l’Italien Valerio Bispuri et le Grec Yannis Behrakis exposent un travail de longue haleine : 13 ans pour le premier ; 25 ans pour le second. Deux témoins de la mutation du photojournalisme.

L’évolution de la technique

Yannis Behrakis © Servan Le Janne

Yannis Behrakis © Servan Le Janne

Yannis Behrakis a débuté son travail sur les réfugiés en 1991. Dans une note, qu’il a ajouté aux photos présentées à Visa, il prévient les festivaliers qu’entre le début et la fin de l’exposition, la qualité des images n’est pas la même. Il  va jusqu’à parler de procédés « moyenâgeux », au regard des moyens dont il dispose maintenant.

A l’évocation de cette évolution technique, il esquisse un sourire et fait part d’un certain soulagement. « L’évolution est positive ! En argentique, je devais développer ma pellicule. Il fallait commencer par trouver des toilettes pour avoir de l’eau pour nettoyer les négatifs. Ensuite, je devais imprimer la photo, rédiger la légende à la machine à écrire. »

Même s’il n’a pas vécu le passage de l’argentique au numérique, Valerio Bispuri a lui aussi été témoin  du changement. « Aujourd’hui, il y a beaucoup de photos en qualité très définie, en format « Raw ». Auparavant, elles étaient en Jpeg, la qualité était moins bonne. Dans mon expo, il y a 3, 4 clichés où on voit la différence ».

Pris pour un agent de la CIA

A l’époque, pour envoyer les photos, c’était aussi l’aventure. « J’avais un outil très bizarre pour envoyer mes clichés à mon agence de Londres, explique Behrakis. Si la photo était en noir et blanc, l’envoi durait 7 minutes. En couleur, c’était 23 minutes. Je devais avoir un téléphone satellite, il était énorme. Il pesait 35 kg. Avec une antenne parabolique, il fallait avoir accès à l’électricité. Quand la police nous voyait avec ces machines là, ils pensaient qu’on était de la CIA (rires). Maintenant, c’est tellement facile, il y a internet partout. C’est une énorme différence. Cela nous rend la vie plus facile ».

Le photojournaliste italien est cependant perplexe sur la technologie d’aujourd’hui. «Avant, on pouvait faire une belle photo avec quelque chose de spécial, maintenant on en fait plein et on voit après ».

Migrants et réfugiés suppliant la police de les laisser traverser la frontière pour entrer en Ancienne République yougoslave de Macédoine. Près du village grec d’Idomeni, 10 septembre 2015. © Yannis Behrakis / Reuters

Migrants et réfugiés suppliant la police de les laisser traverser la frontière pour entrer en Ancienne République yougoslave de Macédoine. Près du village grec d’Idomeni, 10 septembre 2015. © Yannis Behrakis / Reuters

Un avis qui n’est pas vraiment partagé par Behrakis. « Avant, je transportais cinq boites avec tout ce dont j’avais besoin. Dans l’avion, je devais payer deux tickets avec mes 150 kg de matériel ! Aujourd’hui, pas plus de 20 kg : c’est la belle vie. Je restais deux heures sur le terrain pour 8 heures de boulot derrière. Maintenant, c’est l’inverse. »

L’évolution du photographe

« Je suis un meilleur photojournaliste maintenant, constate Yannis Behrakis. Je le vois quand je regarde mon travail. Il y a une progression bien visible, tous les 5 ans, je m’améliore. »  Le Grec est clair, il n’est pas le même qu’au début de son projet sur les réfugiés. « Si tu n’essaies pas d’évoluer, tu restes où tu es. J’ai un meilleur œil, je capture mieux les moments et j’arrive à rendre mes photos plus fortes grâce à mon expérience. »

« Moi aussi, j’ai changé en 13 ans, explique Valerio Bispuri. Au niveau de la sensibilité, du style, je ne suis plus le même. Si j’avais dû prendre certaines photos aujourd’hui, je les aurais peut-être prises différemment. » Au début de son projet Paco en 2003, l’Italien ne pensait pas qu’il lui prendrait autant de temps. « Même si je ne pars jamais en me disant que je vais y rester un an, deux ans ou trois ans ». Le photojournaliste de 45 ans se décrit comme un photographe « engagé ». « Je n’aime pas les photos d’artistes. Les clichés doivent dire quelque chose, servir une cause ».

Deux garçons fument du paco. Le plus jeune a seulement 12 ans. Pelourinho, centre historique de Salvador de Bahia, mars 2010. © Valerio Bispuri

Deux garçons fument du paco. Le plus jeune a seulement 12 ans. Pelourinho, centre historique de Salvador de Bahia, mars 2010. © Valerio Bispuri

L’évolution du métier

La technique et l’homme ont changé. Le job aussi. Valerio Bispuri enseigne le métier à des étudiants un peu partout dans le monde. Pour lui, aujourd’hui, un bon photojournaliste « doit prendre le temps de connaître la personne, le contexte. On commence à « shooter » longtemps après le premier contact. Il y a des événements faciles à photographier, comme la guerre où les images parlent d’elles-mêmes. Mais selon moi, il faut trouver un équilibre entre l’émotion du photographe et la réalité. Si tu mets trop d’émotion, tu ne peux pas comprendre ce qu’il se passe. » Les professionnels qui vivaient seulement grâce aux commandes des magazines ou des journaux se font de plus en plus rares. « Il faut avoir plusieurs projets en même temps pour s’en sortir ».

Les deux photojournalistes sont d’accord sur un point : l’impact des réseaux sociaux. Ils ont commencé à travailler sans. Aujourd’hui, difficile de s’en passer. « Ils sont puissants, c’est un bon moyen de communiquer, constate Behrakis. Mais il faut faire attention : il y a de fausses images qui circulent et qui deviennent virales. Pour moi, et pour tous les journalistes, c’est terrible. On donne notre vie pour l’info, et après des gens viennent tout gâcher. Il faut faire attention. »

Rémi MARCHAL & Louis-Vianney SIMONIN

 

Crédit photo de Une : Valerio BISPURI © Remi MARCHAL