02 Sep Photojournalistes & réseaux sociaux : ont-ils le réflexe ?

« Si je suis à Visa pour l’image, c’est grâce à Instagram », expliquait le photojournaliste australien Andrew Quilty en début de semaine. Plus qu’une vitrine, les réseaux sociaux sont aujourd’hui un véritable maillon de la chaîne de production de l’information. Mais tous les professionnels ne les utilisent pas de la même manière.

Accrochées au mur du couvent des Minimes, les photos de la série Retour au pays de David Guttenfelder n’en finissent pas de susciter l’admiration des visiteurs. Correspondant en Asie pour Associated Press (AP), il est l’un des premiers journalistes à obtenir un accès régulier en Corée du Nord. Depuis 2011, il immortalise le quotidien de la dictature la plus secrète du monde à l’aide de son smartphone. Il poste le fruit de son travail sur Instagram, sur un de ses trois comptes intitulé Everydaydprk« David a une grande carrière derrière lui, rappelle Olivier Laurent, commissaire de son exposition à Visa, qui regroupe le meilleur de ses publications. Sur Instagram, il s’est redécouvert. Il a pu y effectuer un travail qu’il n’aurait pas fait dans le circuit traditionnel. »

Pionnier du reportage au long cours réalisé exclusivement au smartphone et posté sur les réseaux sociaux, Guttenfelder prouve qu’il est possible de combiner l’instantanéité d’Internet au recul nécessaire à la création d’un reportage. « Ce que je trouve très intéressant avec cette exposition, c’est qu’on sent l’œil du professionnel derrière chaque photo », analyse Frédéric Noy, exposé à l’étage du dessus pour son reportage « Ekifire, les demi-morts ». Traduisez : tout le monde n’est pas capable de produire un travail journalistique, même s’il possède un téléphone portable et une connexion internet. De quoi rassurer une profession qui se sent de plus en plus menacée par l’absence de modèle économique sur le web.

Instagram pour le perso, Twitter et Facebook pour le pro ?

Nombreux sont les photojournalistes à avoir pris le réflexe Instagram. En revanche, ils sont très peu à y poster le cœur de leur travail. Par exemple, quand il est sur un reportage, il arrive à Frédéric Noy de poser son matériel et « de faire des photos à l’iPhone », qu’il met en ligne dans la foulée. « Mais ce sont toujours des clichés différents de ceux que je veux utiliser professionnellement. En fait, j’utilise plutôt Instagram comme un carnet de route. »

Une utilisation que partage Yannis Behrakis, photojournaliste à Reuters, exposé à Perpignan pour son travail sur les migrants. « Ma femme utilise plus Instagram que moi, sourit-il. Personnellement, j’y mets des photos de famille ou alors, rarement, des extraits « soft » de mes reportages. » Tous deux utilisent de manière plus formelle Twitter et Facebook : « Pour les contacts, pour les clients », précise Frédéric Noy. « Twitter, c’est celui qui me paraît le plus adapté à une utilisation professionnelle », ajoute Yannis Behrakis.

Frédéric Lafargue, photojournaliste freelance présent à Visa pour « Echapper à Daech », a, lui, commencé par bouder les réseaux sociaux. « Au départ, j’étais très critique par rapport à Facebook, Twitter etc. Je me disais que ce n’était pas pour moi, j’avais peur d’une confusion des genres. » Après un crochet par la photo documentaire, il a été rappelé à ses premiers amours, la photo « news », lors des révolutions arabes. « Je me suis rendu compte que ma visibilité était limitée en tant qu’indépendant non-présent sur le net, se rappelle-t-il. C’est à ce moment que j’ai décidé d’aller sur Facebook, pour réactiver mon carnet d’adresse et contacter d’anciens confrères. J’ai recommencé à communiquer avec eux, à poster d’anciennes images… » En échangeant avec des confrères, il a également appris que beaucoup de jeunes éditeurs regardaient les photos postées sur les réseaux sociaux. Lui qui s’était mis à Instagram « parce que c’était rigolo » a alors commencé à incorporer à sa galerie des clichés pris avec son boîtier. « Mais c’est tout neuf, j’ai dû en mettre sept ou huit », tempère-t-il.

« Une vitrine transparente »

Cette pression de la visibilité, tous les photojournalistes ne choisissent pas d’y céder. Marie Dorigny, par exemple, l’avoue sans mal : elle n’a pas la fibre internet. « Je ne suis pas une grande communicante », explique celle qui présente « Femme en exil », une série de photos commandée par le Parlement européen. « Je vois beaucoup de mes collègues poster plein de choses le soir. Moi, j’aime garder mon travail, le regarder tranquillement à la maison et l’éditer. » Un choix également motivé par le fait qu’elle trouve les réseaux sociaux « très bavards ». Ce qui entre en contradiction totale avec sa façon de travailler : à Visa, les photos qu’elle expose n’ont même pas de légendes.

Marie Dorigny n’est cependant pas hostile au fait que ses photos soient reprises sur les différentes plateformes, à la condition évidente que les droits d’auteurs soient respectés. Un point qui met tous les professionnels d’accord. D’ailleurs, certains n’hésitent pas à partager et s’inspirer du travail des collègues : « C’est ça qui est génial avec ces outils, analyse Frédéric Noy. C’est une vitrine transparente : on peut voir et être vu en même temps. »

Rémi MARCHAL & Louis-Vianney SIMONIN

Lire aussi : Molly Benn : « De plus en plus de photojournalistes sont sur Instagram »

Crédit photo de Une : capture d’écran du compte Instagram de David Guttenfelder consacré à la Corée du Nord.