« Le bio m’a permis de sortir de la modernité perverse »

Paysan, poète, aviateur, pionnier du bio. Louis Leotoing, 81 ans, s’est laissé prendre par la grande vague de modernisation des fermes avant de réaliser l’étendue du désastre. Retour sur les années charnières où l’agriculture française a basculé.

Fils de paysans, Louis Leotoing grandit dans les foins. Naturellement, il rentre au lycée agricole de Bonnefont, en Haute-Loire. L’agriculture change alors doucement. La modernité a mis le pied dans la porte. C’est à ce moment-là que le paysan part faire la guerre en Algérie. Ving-huit mois de campagne militaire, loin des blés et des vaches. Quand il rentre sur ses terres, c’est la bascule.

A quoi ressemblait la campagne à votre retour ?

C’était le grand boom. Cette transformation est survenue de façon très soudaine, pendant que je me trouvais de l’autre côté de la Méditerranée. En 3 ans, quasiment tout ce que je connaissais avant de partir avait disparu. Alors, j’ai fait comme tout le monde. J’ai été aveuglé par les progrès de la modernité et j’ai fait de l’agriculture conventionnelle. Je suis curieux de nature donc je trouvais ça merveilleux ! Mais toutes ces découvertes se sont révélées perverses. Ma génération a été contaminée par cette modernité, cette règle qui dit qu’il faut avoir des champs tout propres pour ne plus subir la pénibilité des anciens.

C’était une sorte de folie ?

Au départ non, ce n’était pas une folie. Ces progrès techniques et mécaniques étaient très appréciés. Tout petit, j’ai labouré avec des bœufs et ils en bavaient. Nous aussi d’ailleurs. C’était quand même pénible. Quand j’ai eu mon premier tracteur, j’ai trouvé ça formidable. J’étais fasciné, je n’avais plus à me soucier de la souffrance des bêtes. Si on respecte le sol quand on utilise un tracteur, on peut faire des choses très respectueuses et efficaces que les animaux ne pouvaient pas faire. Au niveau de la pénibilité, c’était tellement alléchant qu’on a plongé à fond dedans, sans voir toutes les contraintes qui suivraient. Au début, c’était du bonheur. Il y a eu quelques avantages, mais ils ont vite été neutralisés.

Vous parlez des progrès mécaniques. Mais, en même temps, il y a eu l’arrivée des produits chimiques… Vous rendiez-vous compte des conséquences des produits que vous utilisiez ?

Bien entendu. Je voyais que les oiseaux disparaissaient des champs. Quand j’étais petit, on désherbait à la main. Il y avait des oiseaux et des animaux partout. Il y a 60 ans, la nature foisonnait de vie. C’était incroyable ! Des mésanges, des alouettes, des rossignols qui chantaient, des busards cendrés, etc. Quand on allait regarder sous les gerbes de blé, il y avait des cailles partout, mais alors vraiment partout… Aujourd’hui, c’est un vrai désert. Tout s’est détraqué. Les animaux, les saisons… Tout ça, c’était ce qui forgeait la conscience du paysan.

Justement, cette conscience du paysan. Aujourd’hui, on parle d’exploitants et de rendementsComme s’il y avait une déconnexion entre les agriculteurs et la nature...

En Haute-Loire, on est peut-être restés dans du semi-industriel, mais dans d’autres régions c’est vraiment lamentable. On a été emporté par un souci de rentabilité. Le prix des produits agricoles y est pour beaucoup, il nous a fait dévier du sens réel du métier. Aujourd’hui, beaucoup ne peuvent plus faire autrement, ils sont coincés. J’ai été administrateur au Crédit agricole et on se rendait bien compte du piège que ce système représentait. Le quotidien de beaucoup d’exploitants ne laisse aucune place au bonheur du travail de la terre.

« Je ne pensais pas que ce modèle allait se casser la gueule aussi subitement. »

En quelques années, les pratiques traditionnelles des paysans ont été balayées par la modernité. Faut-il y revenir ?

Le savoir-faire des anciens, on l’a perdu car on a ramassé toute cette modernité en pleine figure. Gamins, on pratiquait une agriculture qu’on essaye de retrouver aujourd’hui. Quand toute cette technologie est arrivée, on a cru que toutes les pratiques et les connaissances des anciens étaient empiriques. Mais c’était faux. Ils avaient trouvés les meilleures façons de travailler la terre. Je regrette de ne pas avoir pris plus de photos de cette époque où on faisait les battages, de tous ces personnages incroyables. Je ne pensais pas que ce modèle allait se casser la gueule aussi subitement.

Vous avez été un des premiers à passer au bio, il y a une quarantaine d’années. Compliqué de quitter le confort offert par cette modernité, non ?

Mon âme me disait que ce que je faisais n’allait pas. Le métier d’agriculteur, c’est bien évidemment de nourrir les hommes, mais c’est aussi de le faire sans trop déranger la nature. Je pense que ma prise de conscience était enfouie dans mon for intérieur. Mon lien avec la nature ne m’avait pas quitté même si j’ai plongé dans la modernité comme tout le monde, mais juste pour quelques années.

Comment vos voisins agriculteurs voyaient votre choix ?

J’ai été maire de Cerzat pendant 5 mandats et la plupart des membres du conseil municipal étaient agriculteurs. Ils n’osaient pas me le dire, mais ils n’en pensaient pas moins. Ils devaient croire que j’étais tombé sur la tête. Le bio, c’est quand même plus aléatoire. Les plantes anciennes reviennent dans les champs. Bon, ça peut être ennuyant et ça demande du temps. Là par exemple, j’ai un champ de seigle fleuri de bleuets. Et détruire les nuisibles, ça demande de la patience. Il y a quelques années, je me suis demandé si je n’allais pas réutiliser un peu de produit. Passer un coup de désherbant, c’est bien plus facile. Mais non. Moi, la passion du travail de la terre me prend de plus en plus, alors que d’autres persévèrent dans la destruction. Tout le monde n’est pas convaincu par la nécessité d’une transition. Il y a des agriculteurs qui veulent encore des champs comme ça (il frappe sur sa table basse), tout lisses.

Parmi les agriculteurs, on sent une forme de colère, de haine à l’égard de ceux qui remettent en question les pratiques conventionnelles.

Oui, il y a une forme de haine. C’est presque un affrontement. Mais je crois qu’il ne faut pas opposer deux formes d’agriculture, la conventionnelle et l’autre. Si on fait cela, on va créer de la rancœur. Si on oppose les agriculteurs, on finit de les mettre en boule. À un moment, il y avait une opposition vraiment frontale. Peut-être que ça se calme aujourd’hui car la demande des consommateurs évolue.

« L’opportunisme peut sauver les campagnes. »

Le bio fait une vraie percée dans les campagnes. La balance est-elle à nouveau en train de pencher ?

Le temps des pionniers, comme moi , est passé. Bon, chaque année, il y a encore des gars qui continuent à acheter des pulvérisateurs plus gros que ceux de l’année passée. Il y en a encore qui n’ont pas compris. Ceux-là ont la tête dure. D’autres sont pris dans un système et ne voient pas comment en sortir. Mais depuis quelques années, il y a de plus en plus de monde qui passe en bio. Quelques-uns par conviction, la plupart par opportunisme. Mais ça n’a pas d’importance s’ils viennent par opportunité, c’est aussi ce qui peut sauver les campagnes. Sans l’appât de l’intérêt économique, ils n’arriveront pas à se rendre compte qu’ils subissent bien plus qu’ils ne profitent de tous ces outils modernes. C’est un moyen pour qu’ils retrouvent leur âme de paysan. En général, ils commencent dans le bio en voyant l’aspect financier et petit à petit ils retrouvent cet état d’esprit. Ne pas empoisonner les terres et fournir une alimentation de qualité, c’est cela que les agriculteurs veulent faire. Mais c’est très très très lent pour sortir du pétrin, du carcan de ce système. Surtout qu’il faudrait que ce soit radical car c’est sur l’ensemble de la planète. Je participe à ma petite échelle. La prise de conscience monte crescendo.

Propos recueillis par Robin Bouctot