Moi Marguerite, je m’excuse de trouer la couche d’ozone

Vache à lait au quotidien routinier, de la traite au pré, je croyais être aimée de tous. Horreur ! Je pète et je rote à longueur de journée. Un feu d’artifice de méthane, terrible gaz à effet de serre. Alors quoi, mort aux vaches ? Vraie pollueuse ou faux coupable ? Cible facile ou bouchère de la couche d’ozone ?  La réponse est dans le pré.

Pas facile d’être une vache. On riait déjà de moi, grosse paresseuse qui ne ferait que regarder les trains passer. Voilà désormais qu’on m’accuse de recracher plus de cochonneries qu’une vieille locomotive. Une vraie usine à gaz, la Marguerite. Assez de pets et de rots pour transformer la couche d’ozone en passoire, me dit-on. Ben voyons ! 

Ah ça, pour brouter, je broute ! Une bonne dizaine d’heures par jour tout de même. D’énormes bouchées d’herbe fraîche à ne plus savoir qu’en faire. Un vrai festin. Le truc, c’est que je ne mâche pas. J’avale direct. Alors pour digérer tout ça, je rumine. Pour la faire courte, cette grande salade de verdure fait des allers-retours entre ma bouche et ma panse. Une fois réduite en charpie, elle fermente des heures et des heures au fond de mon rumen. C’est à ce moment précis que je libère ce satané gaz : le méthane. Pas question de le conserver dans les tréfonds de ma bedaine, il ne demande qu’à être expulsé. Une petite flatulence par-ci, une éructation par-là, et le tour est joué. 

Mais voilà, j’apprends que « mon » méthane fait un vrai carton dans l’atmosphère. 25 fois plus puissant que le CO2… Il n’y aurait que moi, on n’en parlerait pas. Mais nous sommes une véritable colonie ! 220.000 bovins rien qu’en Haute-Loire. Plus de 18 millions dans l’Hexagone. 1,7 milliards répartis dans les champs et étables de toute la planète. Je vous épargne le tableau sonore. Le résultat n’est pas joli joli. Il est plutôt « cacaphonique »…

Au cul des vaches

Heureusement, je peux compter sur mon éleveur, Romain Espenel, qui ne me pointera jamais du doigt. Converti en bio depuis 2016, son exploitation de Haute-Loire, à Chassagnes, a connu des difficultés pendant quelques années. Aujourd’hui, ça va mieux. Et disons que les petites plaintes et complaintes de ma belle gueule et de mon postérieur ne sont que le cadet de ses soucis. « Je ne pense pas que ce soit vraiment problématique », avance-t-il. « Quand on intègre de l’élevage, ça veut dire qu’on maintient les prairies. On ne retire donc pas le carbone dans les sols. Si on enlève l’élevage, tout sera en culture, ce qui signifie des émissions de carbone qui seront autres. »

Ah ! Mon producteur ! Toujours là pour me défendre, mais sur la base de faits scientifiquement vérifiés. Le sol stocke bien plus de carbone que tout ce qui peut exister dans l’atmosphère et la végétation, explique Hélène Chambaut, chercheuse à l’Institut de l’élevage : « Il ne sert à rien de focaliser sur un seul élément. Le méthane rejeté par les vaches, c’est du carbone qui était déjà dans l’air. » Comprenez que lorsque je me soulage, je ne fais que rejeter du gaz qui était passé dans les plantes par photosynthèse.

Prière de me laisser brouter en paix s’il vous plaît ! Merci ! @Tata Greta

Bon d’accord, la puissance du gaz est peut-être un peu plus forte que du dioxyde de carbone classique, mais c’est la nature, non ? « Le problème, c’est la forme du carbone. Le méthane n’a pas le même pouvoir de réchauffement », précise la scientifique. Mais à ma décharge, les conséquences de mes rots ne perturbent cette pauvre couche d’ozone que durant une douzaine d’années. Pour le carbone de vos belles voitures, comptez plusieurs siècles avant qu’il ne la laisse enfin tranquille. 

« Ca ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire pour optimiser au niveau des vaches, mais cela permet de relativiser un peu le problème. On se braque un peu sur l’élevage, mais des animaux, il y en avait déjà sur Terre il y a longtemps. Les vaches ont aussi leur droit de vie (rires). » Ah bah me(uh)rci ! Et puis, si nous autres bovins sommes les plus connus des ruminants, moutons, cerfs et autres girafes sont eux aussi de la famille des gros roteurs.

Vacheries et contrepèteries…

Revenons dans mes pâturages auvergnats. La carte postale. Quelques troupeaux de-ci de-là, de grandes étendues vertes, des collines. Bref, le paysage, c’est aussi nous. « Ici, on a un modèle d’agriculture disons… familiale », résume Jean-Julien Deygas, éleveur à Tence, à l’autre bout du département. Président du Conseil de l’élevage de la Haute-Loire, l’agriculteur a évidemment eu vent de mes éructations et de leurs conséquences. « Mais ce n’est pas un sujet nouveau, les vaches ont toujours dégluti du méthane. Quand elles pètent et qu’elle ruminent, elles dégagent du gaz. » Beaucoup de gaz. L’équivalent des émissions de 15 millions de voitures à l’échelle du pays. 

« Chez nous, les émissions de méthane ne représentent pas grand chose. Et en consommant de l’herbe, les vaches font vivre les prairies, qui capturent du CO2. S’il n’y avait pas tous les bovins, il n’y aurait pas toutes ces prairies, l’homme ne parviendrait pas à les valoriser », rétorque-t-il lui aussi. Pour les grands responsables, voyez plutôt les élevages intensifs sur le continent américain… « Aujourd’hui, on a tendance à faire des raccourcis rapides sur le sujet. Mais il ne faut pas pour autant occulter les défauts et les critiques. » Alors dans les bureaux, on se creuse la tête. Jusqu’à l’ONU où technocrates et scientifiques planchent sur nos pets et nos rots. 

Comme pour vous autres bipèdes, tout est une question d’alimentation. Vous mangez cinq fruits et légumes par jour ? Sachez que chez nous aussi, quelques spécimens font plus attention que d’autres. Les troupeaux d’autres élevages se mettent aux Oméga 3. Les graines de lin en constituent un bon exemple. Je n’ai jamais essayé, mais il paraît qu’une alimentation de ce type réduit les émissions de méthane de 15 à 20%. C’est ce que soutient « Bleu Blanc Coeur ». Cette association, créée à la fin des années 1990, milite pour « mieux nourrir les animaux pour bien nourrir les hommes ».

« La vache a une particularité : c’est un polygastrique, ce qui signifie qu’elle a plusieurs estomacs », explique Aude Gaillard, en charge des filières « ruminants » à « Bleu Blanc Coeur ». « Un de ces estomacs, que l’on appelle le rumen, vit en symbiose avec de nombreux micro-organismes. Le choix de la ration alimentaire va orienter les micro-organismes et être responsable de la production de plus ou moins de méthane. »

De la bouse pour produire de l’électricité !

Je devrais peut-être en toucher deux mots à Romain. Ça pourrait soulager mes crampes d’estomac… La responsable ajoute que son association rend accessible la méthode de mesure des émissions de méthane à tout éleveur engagé dans leur démarche. Des analyses sur le lait sont effectuées en lien avec les laboratoires interprofessionnels laitiers. Un code d’accès est donné à l’éleveur pour qu’il puisse consulter ces observations, mois après mois. Il lui suffit de renseigner quelques données, telles que le nombre de vaches, la quantité de traites, ou encore la production journalière.

Mais tout cela a un coût supplémentaire pour l’éleveur, « de l’ordre de 5% », selon Aude Gaillard. Cette dernière indique que son association tente de valoriser les éleveurs qui entrent dans ce processus. L’idée était de leur donner 100 euros par tonne de carbone économisée, sous forme de réductions auprès de partenaires pour l’achat de matériel agricole. Mais il est difficile de trouver suffisamment de mécènes…

« Aujourd’hui, on oscille autour de 20 euros de la tonne, ce qui n’est pas énorme. On rétribue l’argent sous forme d’outils de communication que les éleveurs peuvent installer sur leur ferme pour que les visiteurs puissent constater leurs économies de méthane rejeté. On finance aussi des chèques-cadeaux multi-enseignes. » Bref, pas de quoi se payer une nouvelle Rolex et réussir sa vie… « C’est symbolique. On aimerait améliorer les montants, mais on attache une certaine importance aux gens avec lesquels on fait des partenariats. On ne veut pas s’allier avec des personnes qui seraient juste là pour se racheter une bonne conscience. »

C’est déjà assez compliqué pour mes consœurs sans que vous nous mettiez en plus vos histoires de pollution sur le dos ! @Emmanuel Le Nevé

Le phénomène « Bleu Blanc Coeur » reste encore marginal. Seuls 8.000 éleveurs français se sont convertis à cette méthode. En Haute-Loire, n’en parlons même pas. Les amis de Romain ne semblent guère plus intéressés par la question. « Et la production de lin n’est pas suffisante pour alimenter tous les bovins en tourtous », excuse le président du Conseil de l’élevage de la Haute-Loire, qui mise davantage sur la valorisation plutôt que sur la réduction du méthane.

« On ne peut pas capturer ces émissions, en revanche, on peut valoriser les déjections. » Lui, possède une centaine de vaches laitières, et la dose de bouses qui va avec. « On produit (ils sont quatre associés, ndlr) de l’électricité grâce à ces déjections, que l’on revend ensuite. Ce sont encore des choses expérimentales mais qui vont monter en puissance dans les prochaines années. » Et l’avenir est plein de promesses, veut croire l’agriculteur. « Il paraît qu’on pourra récolter le méthane pour le mettre en bouteille, des choses comme ça… Le biogaz, il faut savoir quoi en faire une fois qu’il est produit et pour l’heure on n’est pas capable de le mettre en bouteille. Mais ça viendra ! »

Mais la Terre a-t-elle le temps d’attendre ? Aurais-je le temps de prouver mon innocence avant de finir à la boucherie ? En attendant le futur, je broute et j’attends la prochaine traite, car c’est ma raison d’être. Éleveurs, scientifiques et consommateurs, à vous de voir pour la suite de l’histoire. Car si je m’excuse pour tout le mal que je peux causer à la couche d’ozone, ce que nous faisons de la planète dépend surtout de vous…